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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/473

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bre doré qui se trouvaient là tout autour, une épitaphe de quelques mots, ses titres de poète, de musicien et d’artiste, que l’on épelait lentement, comme si l’on eût craint d’avoir trop tôt fini !

Mais surtout on ne manquait pas d’aller visiter cette cave où l’imagination de Hoffmann a vu tant de scènes étranges, tant de figures tristes ou bouffonnes ; cette cave qui n’est pas une voûte sombre et humide, comme son nom pourrait le faire croire, mais un joli salon, au rez-de-chaussée, dans la Charlotten-Strasse. Là viennent encore beaucoup d’anciens amis de Hoffmann par souvenir, beaucoup d’étrangers par curiosité, et nombre de bonnes bouteilles de Rudesheim se vident chaque jour, en l’honneur de celui qui a peuplé ce lieu de ses poétiques rêveries.

Un soir j’étais là très attentif à tout ce que je voyais, très désireux de m’expliquer comment l’esprit vagabond du romancier avait pu faire de cette jolie salle aux rideaux de soie, aux persiennes vertes, aux tentures jaunes et bleues, une description parfois si bizarre, et de toutes ces bonnes figures prussiennes attablées autour de moi, tant de personnages si curieux à voir. Je cherchais là le merveilleux, et de ma prosaïque cervelle il ne sortait, je l’avoue, qu’une bien vraie et bien commune réalité. Il y avait pourtant autour de moi des cigarres de la Havane, et de grosses pipes en porcelaine qui entremêlaient leurs nuages de fumée. Il y avait des joueurs de cartes, et de petites tables, et du vin et de la bière, tout jusqu’à la fatale glace de Souvarow, et je n’en demeurais pas moins dans un état de positif désespérant, lorsqu’un de mes amis, qui était assis à côte de moi, s’aperçut de ce que je souffrais, et prit à tâche de me consoler.

— Écoutez, me dit-il, vous savez que j’ai vécu long-temps dans l’intimité de Hoffmann, et je ne crois pas pouvoir trouver une circonstance meilleure, un lieu plus convenable pour vous raconter sur lui quelques particularités assez remarquables.

Là-dessus, mon ami, en bon Allemand qu’il était, rallume sa pipe, se verse un grand verre de bière, et commence ainsi :

— Cette cave de Luther était jadis, comme vous le savez, le lieu où il venait passer quelques heures chaque soir. Avec lui venait Hitzig, son ancien collègue à Varsovie ; Fouqué, le poète ; Koreff, le médecin, et Devrient, l’acteur. Devrient était l’âme et la vie de