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escarpées et sublimes de l’art. Toutefois, ne terminons pas ce compte rendu de nos richesses poétiques, sans rappeler les noms de quelques-unes des femmes inspirées qui ont suspendu aux autels de la Muse leurs lauriers éternels ou leurs guirlandes modestes.

JOHANNA BAILLIE. — Johanna Baillie que Walter Scott appelait sœur Jeanne, a déployé, dans ses drames sur les passions [1], une grande variété de talent, de la vigueur et de la sensibilité, du sarcasme et de l’élévation, une verve héroïque et tendre à la fois. On l’a surnommée le Shakspeare de son sexe. Ses chansons possèdent la simplicité, l’humour et l’éclat des vieilles ballades écossaises. Sa conversation est animée, piquante, agréable, son œil étincelle d’esprit et de talent. Je ne crois pas qu’il existe un seul portrait d’elle. Cependant Johanna, par son génie et son âge, marche à la tête des femmes-auteurs de notre époque ; elle l’emporte même, par la grandeur de l’imagination et la solidité de la pensée, sur beaucoup d’écrivains contemporains qui appartiennent au sexe fort.

FELICIA HEMANS. — Plus d’une élégie plaintive est sortie de la plume de Félicia. Elle sympathise avec les blessures du cœur, avec les chagrins de l’ame, avec la bonté souffrante, et ne manque pas de nobles accens pour exprimer l’héroïsme et la grandeur. On doit se souvenir qu’elle a glorieusement soutenu le combat poétique contre plusieurs hommes célèbres qui lui disputaient le prix, et qui lui ont cédé la palme. Un prix de soixante livres sterling avait été proposé à l’auteur du meilleur poème dont le sujet serait la mémorable conférence qui eut lieu entre Wallace et Bruce après la bataille de Falkirk. Le caprice de la Muse voulut que tous les concurrens de Félicia fussent vaincus par elle. Elle puise ses inspirations dans la vie privée et dans les affections naturelles du cœur humain [2].

  1. Johanna Baillie appartient au commencement de ce siècle. Elle a contribué au mouvement littéraire que Byron et Walter Scott ont imprimé à leur temps. Ses drames ont le malheur et le défaut d’être plus philosophiques que dramatiques.
    Johanna s’est proposé le plan singulièrement métaphysique de demander à chaque passion, d’abord une comédie, puis une tragédie. Mais comment classer les passions, comment les énumérer ? La colère est-elle une passion ? L’envie est-elle une passion ? Ce parti pris a beaucoup nui au succès des drames de miss Baillie ; sa verve, emprisonnée dans un cadre argumentatif et métaphysique, n’a produit que des pièces insoutenables à la scène, et remplies de beautés que l’on ne peut apprécier qu’en les lisant. Elle est aujourd’hui dans un âge très avancé.
  2. Félicia Hemans publie des poésies intitulées Songs of the affections.