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et pénétrans, où l’on croit reconnaître la douceur de la parole évangélique. Cet amour qui déborde s’étend même plus loin que l’humanité, et s’épanche jusque sur les animaux et les plantes en une rosée suave de tendre pitié [1]. Mais au fond de cette morale, qu’un sublime instinct a révélée au bouddhisme, sa métaphysique a déposé un germe mortel. Le bouddhisme est panthéistique, et tout panthéisme conduit à l’indifférence. Si le panthéisme est grossier, l’homme qui ne voit dans l’univers d’autre mode d’existence que la vie matérielle, s’y abandonne et s’y endort. Si le panthéisme, plus subtil, s’élève, comme chez les bouddhistes, à l’idée de la substance absolue, sans attribut, sans forme, dont l’univers est la manifestation apparente, l’homme, ne trouvant dans cet univers nulle réalité où se prendre, ne s’y arrêtera pas ; il tendra même à s’en dégager, et de là un déploiement d’énergie morale assez puissant. Mais par delà cette illusion qu’il aura traversée, que trouvera-t-il ? Une unité si haute et tellement inaccessible, que la distinction du bien et du mal n’y atteint point. C’est dans le monde des formes, des apparences, des changemens, qu’il y a du bien et du mal, selon qu’on participe plus ou moins à l’essence des choses ; mais si on l’a une fois atteinte, il n’y en a plus ; car l’essence des choses en elle-même est insondable, inqualifiable, et flotte entre le bien et le mal, comme entre l’être et le néant.

  1. Voyez le livre des Récompenses et des Peines, traduit par M. Rémusat. Ce petit livre de morale populaire, écrit par un tao-ssé, est accompagné d’un commentaire qui cite souvent Fo ou Bouddha ; les deux sectes s’entendent parfaitement sur le soin à prendre des animaux. Ce sentiment touchant en lui-même est là poussé jusqu’à la puérilité : laissez quelques alimens pour la nourriture des rats, y est-il dit ; n’allumez pas la lampe, par pitié pour les papillons : ce dernier trait a de la grace. Malheureusement, comme le remarque M. Rémusat, les sectaires qui poussent si loin la sollicitude pour les animaux n’ont pas dans tout le livre parlé une seule fois d’aumône en faveur des hommes. La faute en est au panthéisme qui, ne distinguant pas l’homme de la nature, ne le place pas au-dessus d’elle. C’est en partant de là qu’on en vient à le placer au-dessous, et à fonder, comme aux Indes, des hôpitaux pour les bêtes, où une créature humaine est servie à des puces. L’autre extrême, c’est le spiritualiste Malebranche, si convaincu que les animaux n’étaient que des machines, qu’il écrasait du pied, malgré ses cris, une petite chienne qu’il aimait.