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Il naquit à Bristol en 1774. Ses parens étaient assez riches pour lui faire donner une excellente éducation. Il passa quelque temps à l’école de Westminster, et s’y fit remarquer par son ardeur pour le jeu et son amour pour l’étude. De Westminster, il se rendit à l’université, mais n’y demeura pas long-temps. Il se livra de bonne heure à la culture des lettres et fit paraître successivement plusieurs poèmes épiques.

Il n’avait pas encore vingt et un ans lorsqu’il écrivit Jeanne d’Arc, car la préface de cet ouvrage est datée du mois de novembre 1795. Les annales de notre poésie n’offrent pas d’exemple qu’un homme ait produit, si jeune, une composition d’un genre aussi distingué, et renfermant tant de pages nobles et pathétiques. A cette époque, Southey, entraîné par l’ardeur et la confiance de son âge, s’éprit d’un bel amour pour les théories révolutionnaires, et adopta avec joie ces promesses d’égalité universelle dont on n’exceptait que le génie. En cela, il se trouvait d’accord avec la plus grande partie de la nation anglaise, qui prenait plaisir à voir fouler aux pieds la tyrannie, à voir naître l’espérance de la liberté pour des millions d’hommes. Mais quelque temps après, Southey vit cette déesse de la liberté transformée en démon des conquêtes, et les citoyens français cherchant à asservir les autres états sous la conduite d’un chef dont le cri de guerre était : Domination sans bornes ! Alors il cessa de prendre part aux idées politiques de la France, et se retournant du côté de son propre pays, il crut devoir le défendre contre l’association connue sous le nom d’Amis du peuple (FRIENDS OF THE PEOPLE). Cette conduite excita conre lui des animadversions ; on l’accusa d’apostasie [1] ; Byron devint un de ses ennemis les plus opiniâtres, et l’on trouve dans ses ouvrages trop de vestiges de cette âpre animosité.

  1. L’ardeur de tempérament et de pensée qui caractérise Southey, a beaucoup contribué à favoriser les calomnies de ses ennemis et de ses rivaux. C’est un de ces hommes véhément chez lesquels la puissance de réaction est terrible, et qui trompés dans une espérance, se livrent tout entiers à l’espérance contraire. Le républicain de vingt ans a fini par être poète lauréat. Le jeune homme qui appelait tous les peuples d’Europe à la révolte, vient d’écrire, dans sa vieillesse, un ouvrage consacré à maudire la civilisation et ses progrès. Southey n’en est pas moins un homme honorable, laborieux, digne d’admiration et d’estime, un grand poète, un excellent prosateur. Le char de sa pensée l’entraîne toujours ; libéral, il fut jacobin ; déçu par la révolution française, il s’est fait absolutiste. Il y a peu d’observation, de réalité, de profondeur dans ses poèmes, mais une belle invention, une grande imagination épique ; quelque chose qui rappelle les grandes pages du peintre Martin ; de l’érudition et du coloris. Ses épopées sont des fresques largement conçues, brillantes, pleines d’intérêt, et où les détails de costume sont soigneusement étudiés. Quant à la variété dramatique des caractères, quant à l’observation froide de l’humanité, ce n’est pas chez Southey qu’il faut les chercher. Southey coopère au Quarterly Review.