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des semences gâtées, tout concourut à rendre ses efforts inutiles. Puis les passions le dominent, l’absorbent : il ne voit point de meilleur parti à prendre que d’aller sous un ciel moins rigoureux, dans l’Inde occidentale, chercher un changement de fortune. Cependant, avant de partir, il veut publier ses poèmes ; quelques hommes généreux le secondent dans cette entreprise. Au mois de juillet 1786, il est en état de faire paraître un petit volume sur lequel il place, il faut bien le dire, toutes ses espérances.

Jamais poète ne fut accueilli avec une tendresse, un enthousiasme pareils. Le livre vole de la ville à la chaumière, et de la chaumière au château. Le fermier dans sa grange, le berger auprès de ses moutons, la jeune fille devant son rouet, le lurent avec la même émotion que les hommes instruits, les gens riches et les écrivains. C’est que ces poèmes sont pleins de vie et de chaleur, et portent l’empreinte d’un cœur noble et d’un esprit élevé. Là, tout est fraîcheur, naïveté, tout est vrai, bien senti : tableaux piquans de bonheur domestique ; expression des joies champêtres, naïfs transports d’un innocent amour ; tout l’esprit du paysan, mais sans grossièreté ; un pathétique simple et mâle ; une tendresse qui s’allie très bien avec la gaîté, et une morale attrayante qui sourit à l’ame, et l’élève. Le poète aime les hommes et les fleurs de la vallée, les oiseaux qui fendent l’air, et les animaux qui paissent dans les champs. Il existe entre lui et toutes les choses créées un lien puissant de sympathie ; et cette bienveillance universelle le porte jusqu’à nourrir l’espoir d’une universelle rédemption, jusqu’à croire à la réhabilitation dans leur premier état de gloire, des esprits à présent déchus. Et toutes ces idées sont revêtues d’un langage humble et rustique, d’un dialecte qui peut sembler barbare à l’homme de collège, mais qui, partant d’un tel foyer d’inspiration, doit être regardé comme classique [1].

Le nom de Burns et sa réputation de poète éclairèrent sa terre natale d’une splendeur subite ; et, comme Byron l’a dit de lui-même, « la veille il s’était endormi homme obscur ; il se réveilla le lendemain homme célèbre. »

  1. Le patois écossais, qui a ses règles, son dictionnaire à part et ses idiotismes, possède aussi une littérature spéciale, dont Burns est la gloire, mais à laquelle les Allan Ramsay, les Ferguson, les Hogg, et Allan Cunningham lui-même, ont donné de l’éclat et de la solidité. On trouve dans ce dialecte, très favorable à la poésie naïve, pastorale et satirique, beaucoup de gracieux diminutifs, d’expressions pittoresques, consacrées aux variétés du paysage, aux occupations de la campagne, aux coutumes écossaises, et quelques mots empruntés à la langue française, tels que bonnie (bon, aimable, doux) ; to fash (fâcher), etc., etc.