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il faut se battre, et vendent leur laurier pour un rameau de myrte ; quand ces êtres mettent la main sur l’arche sainte, et osent se porter défenseurs de sa magnifique et sublime cause ? »

Après le poème dont nous venons de parler, l’ouvrage le plus marquant de Cowper est sa traduction d’Homère. On n’a pas su reconnaître, comme on le devait, en Angleterre, la fidélité, la force avec laquelle il a rendu les beautés de l’Illiade et de l’Odyssée. La mélodie heureuse des vers de Pope charme l’oreille ; mais Cowper s’élève souvent au-dessus de lui, et pour les peintures gracieuses, et pour celles d’une teinte plus forte.

Les dernières années de ce grand poète se passèrent tristes, et comme voilées d’un nuage sombre. Il fat pendant long-temps privé de la raison, a parfois l’usage de ses facultés lui revint, mais cet éclair de bonheur ne durait pas. Cowper avait le caractère doux, courtois, candide et honnête, mais tant de timidité, qu’il ne pouvait voir les étrangers sans une sorte d’appréhension. Ses amis lui avaient voué un attachement peu ordinaire, et cependant quelques-uns exercèrent sur lui une influence défavorable, en lui représentant la gaîté comme une chose coupable, comme une sœur de la vanité, une courtisane du grand monde, et rien de plus [1].

Cowper était né en 1731, il mourut en 1800, après s’être acquis une réputation qui ne doit pas s’affaiblir.

BURNS. — Le poète qui vient de nous occuper était un homme placé par sa naissance et son éducation au-dessus du vulgaire ; celui dont je vais

  1. Le puritanisme exalté, morose, timide, orgueilleux, tremblant de Cowper, se rapprochait, sous plus d’un rapport, de l’exaltation et des susceptibilités de Jean-Jacques Rousseau. Cowper s’enfuyait quand on lui annonçait un grand seigneur ; chez tous deux, mêmes souffrances d’imagination, même amour de l’isolement le plus profond, même crainte d’être troublés dans leurs rêveries. Cowper élevait des lapins avec un soin puéril et leur consacrait des élégies. Comme Rousseau, il a prédit la révolution française ; plus heureux que lui, il a échappé aux médisances, aux intrigues et aux railleries des gens de lettres ses contemporains. La mélancolie à laquelle ces deux hommes remarquables étaient en proie, était une maladie chronique et incurable ; chez Cowper, elle s’alliait à des sentimens superstitieux, qui ont donné à ses œuvres un caractère singulièrement sombre ; chez Rousseau, elle se combinait avec un enthousiasme ardent, qui se transformait en panthéisme. L’habile auteur de cet article, dans son jugement plein de finesse et de vérité sur Cowper, a oublié de dire que Goldsmith l’avait précédé dans cette carrière de poésie naturelle ; Goldsmith, homme de sensibilité et de génie, dont le Deserted village et le Traveller, ravissantes élégies domestiques, sont à la poésie anglaise ce que le Vicaire de Wakefield est à la littérature des romans. Chez Goldsmith, il y a plus de pureté que chez Cowper, autant de charme, de grace, d’ingénuité, de vigueur, mais peut-être moins d’élévation.