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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/306

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américain était devenu riche, nombreux, puissant, industrieux ; il résolut de ne pas vivre plus long-temps sous notre dépendance : il proclama sa liberté ; puisqu’on le soumettait aux taxes, il voulut avoir ses représentans dans le parlement d’Angleterre. On sait le résultat. La France, guidée par une politique aveugle et imprévoyante, tire l’épée du despotisme pour la cause de la liberté, et dans le combat où elle se jette, adopte pour elle-même les principes qu’elle a soutenus pour une autre nation. Alors sa littérature assujettie aux lois du gouvernement, aux susceptibilités de l’église, s’agite, impatiente dans ses entraves, puis tout à coup s’attaque au pouvoir avec le sarcasme plus poignant que le glaive, avec l’amère ironie plus cruelle que la flèche empoisonnée. La révolution a lieu. La chute d’une ancienne monarchie, entraînant avec elle tout ce qu’elle embrasse depuis si long-temps, et la fondation d’une république, basée sur ces débris, ne pouvaient s’opérer sans qu’il en résultât pour les peuples éloignés une profonde commotion, et l’Angleterre la ressentit. En Angleterre, où le roi n’est rien, où le parlement est tout ; en Angleterre, où les lenteurs de la loi permettent aux passions de s’amortir, où la constitution est ouverte à tous ceux qui peuvent en comprendre les mystères, où l’on ose parler à cœur ouvert, sans crainte des fers ni du knout, l’exemple de la révolution française fût contagieux ; on désira plus de liberté encore. Des pairs d’Angleterre signèrent citoyen un tel ; des femmes adoptèrent le costume et les maximes libérales des femmes de Paris ; des sculpteurs modelèrent des rois découronnés, offerts en sacrifice sur l’autel de l’indépendance ; des poètes célébrèrent la dignité du génie, et la noblesse de ces hommes qui ne relèvent que de Dieu. Enfin les idées nouvelles jetèrent leur éclat sur le discours de l’orateur, sur les sermons des prêtres, et lorsque deux ou trois personnes se trouvaient réunies, c’était pour s’entretenir de liberté et d’égalité, du règne de la raison et de l’âge d’or de la science.

Ébranlée par ces secousses, la littérature changea de ton ; les muses sortirent de leur engourdissement [1], et Cowper en Angleterre, Burns

  1. Nous sommes loin de penser que le mouvement littéraire décrit par l’auteur date, en France et en Angleterre, de la révolution d’Amérique, et de la révolution française qui la suivit. Ces deux révolutions ne sont elles-mêmes que les résultats d’une impulsion plus générale et invincible qu’elles servirent et propagèrent à leur tour. Avant elles, le puritanisme anglais, la philosophie française, poussent déjà les peuples vers la liberté ; avant elles, Locke et de Foe parlent de tolérance ; avant elles, Wilke se fait tribun du peuple ; avant elles, Voltaire et Helvétius écrivent, Burns et Cowper chantent. La muse de Burns c’est la vieille indépendance rustique et sauvage de l’Écosse ; celle de Cowper, c’est l’austérité puritaine des vieux indépendans. Le plus beau morceau des poésies de Cowper est un Appel aux Français contre la Bastille, alors debout, vénérée et redoutée. Il les invite à se lever en masse contre l’infame prison ; il leur dit que Dieu le veut ; que détruire la Bastille, c’est un acte de piété et de vertu ; que cent victoires ne vaudraient pas cette victoire, et qu’elle effacerait la honte de cent défaites. Ce sublime morceau date de 1778, et ne fut inspiré au poète que par sa pensée intime, sœur des pensées enthousiastes qui fondèrent la république puritaine sous Cromwell.