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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/249

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funérailles, tableau vrai, original et parfaitement senti de ces mœurs primitives si peu connues. M. Balzac a vu cette fois, il n’a pas créé, comme il le fait souvent, des types imaginaires, en les donnant pour l’expression de la vérité, et ce court épisode suffirait à faire oublier tout ce que LE MÉDECIN DE CAMPAGNE renferme de fastidieuses descriptions, de plaisanteries lourdes et prolongées et de pâles discussions sans profondeur et sans portée.

M. Alphonse Karr, qui s’est fait connaître par son joli roman de SOUS LES TILLEULS, lui a donné en quelque sorte une suite dans UNE HEURE TROP TARD. Il serait presque impossible d’analyser le nouveau roman de M. Karr ; c’est une fine et délicieuse étude du cœur, développée avec un art infini, gâtée souvent par des bizarreries et une affectation d’originalité qui déparent quelques-unes des meilleures parties de ce livre. M. Karr possède à un haut degré ce qui manque à M. Balzac. Quand il se trouve en présence du ciel, des champs, des eaux fraîches et pures, son style et sa pensée s’élèvent ; on sent que cette nature qu’il décrit, il n’est pas venu l’étudier un beau jour pour ajouter quelques pages descriptives à un roman ; M. Karr connaît tous les secrets de la vie champêtre ; on ne peut douter, en le lisant, qu’il n’ait vécu familièrement, et pendant de longues années, dans ces bois de chênes, au milieu de ces prairies boisées de bouleaux et de saules qu’il se plaît à montrer à ses lecteurs. M. Karr compose naturellement et simplement le fond de ses tableaux. M. Balzac peint d’abord péniblement ce fond, et il y applique ensuite, bon gré mal gré, ses personnages. D’un côté est le vrai ; de l’autre se trouve l’effet. Ici l’air pur, le chant des oiseaux, les rayons du matin qui percent les vapeurs des marécages, la fraîcheur des douces matinées d’octobre, et la douce chaleur du printemps ; là un ciel de fantaisie, un soleil de théâtre, une nature brillante, mais factice, décoration bien faite qui plaît aux yeux, mais qu’il ne faut pas regarder long-temps ni examiner de trop près.

Les trois personnages principaux du roman de M. Karr, ingénieusement groupés, ont un charme inexprimable. Richard est l’homme positif, et de plus l’homme heureux. Ses fautes même lui réussissent. Maurice, son ami, est l’homme du sentiment que toutes ses bonnes qualités et ses bonnes actions mènent à sa ruine ; Entre eux, il y a une jeune fille, Hélène, d’une belle ame, d’une admirable beauté, que la noblesse de son cœur entraîne chaque jour, et par une effroyable fatalité, à une ignominie nouvelle. Hélène se livre à un grand seigneur pour donner du pain à sa mère, Richard donne un grand coup d’épée à son ami, lui enlève la place qu’il sollicitait, s’enrichit tandis qu’il se ruine, et tout cela si involontairement, par un effet si naturel des qualités positives de son esprit,