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— Des abus, dit un autre convive, il n’y en a pas de plus crians que la vénalité des charges. Je traite pour une place au parlement, je me crois sûr de l’avoir ; mais j’ai le malheur de perdre au jeu 50,000 francs. Adieu la place et ma carrière de juge ! Il faut que chacun, sans argent, puisse parvenir aux charges, s’il est de naissance à les remplir.

— Et qu’il n’y ait plus de faveurs de cour, dit une autre voix ; vive la noblesse ! au diable la cour !

— La cour ! s’écria un chevalier de Malte ; mais tant qu’il y aura un roi, il y aura une cour, c’est-à-dire des flatteurs, des parasites, des fats qui se croiront seuls nobles, et dépouilleront la noblesse. Qu’est-ce que le roi ? un gentilhomme, et tous les gentilshommes sont égaux. Qu’on le reconnaisse enfin, sinon, au diable !…

— Au diable la noblesse, s’écria l’officier au régiment de Bourgogne, en coupant fort à propos, quoique probablement sans intention, la parole à son ami ; au diable la noblesse ! Elle est trop vieille comme le reste. Il nous faut du nouveau, du nouveau, messieurs, et des députés qui ne reculent pas devant cette grande besogne.

— Oui, sans doute, dit à demi voix l’un des convives, et qui, en y travaillant, n’oublient pas leurs amis.

Ces paroles n’arrivèrent pas jusqu’à M. de Morvelle, dont elles auraient vivement blessé la délicatesse, mais son introducteur les entendit, et jugea prudent alors de changer le cours de la conversation. Jusque-là son rôle avait été de beaucoup sourire et de parler peu, habitude qui lui assurait un bon accueil de la part des gens les plus opposés de caractères et d’opinions. — Messieurs, dit-il, votre esprit s’évapore en boutades qui ne mènent à rien ; il serait temps, selon moi, de prendre les choses par le côté sérieux, et d’en parler sériensement. Prions M. de Morvelle de nous dire quelle serait à son avis la meilleure constitution.

— Bois-la-Ville a raison, — il a, ma foi, raison.-Bravo ! -Silence ! La parole est à M. de Morvelle, s’écrièrent plusieurs convives.

En ce moment, la porte s’ouvrit, et les gens de service placèrent sur la table vingt-cinq bouteilles du vin mousseux, célèbre en Franche-Comté sous le nom de casse-tête d’Arbois. La coïncidence