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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/94

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dans l’expression, soit dans l’accent, quelque chose qui blessait le sentiment et choquait le goût.

« Laquelle vaut le mieux d’une personne qui a besoin d’élégance dans les manières et les habitudes de la société qui l’entoure, ou d’une autre qui est incapable de la sentir ? c’est ce que je ne prétends pas décider : mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en Amérique, cette politesse qui consiste à ne pas laisser voir les sentimens de notre nature qui peuvent être désagréables aux autres, est complètement inconnue ; on ne la rêve pas même. La vie matérielle est très-confortable dans les grandes villes ; on y rencontre même quelque luxe. A n’en juger que par le dehors, ces villes sont, comme Londres et Paris, de vastes associations d’êtres actifs et intelligens. Mais de près et sous le rapport moral, la différence est prodigieuse. Et que quelque Américain raisonnable (comme les Etats-Unis en renferment des millions), ne vienne pas me demander ce que je veux dire par là ? Il me serait difficile, probablement impossible de le lui expliquer : mais en revanche, il n’existe pas un seul Européen qui, après avoir visité l’Union, trouve la moindre difficulté à me comprendre. Je ne suis point un juge compétent des institutions politiques de l’Amérique, et si je me hasarde de loin en loin à faire une observation sur leurs effets, c’est en passant et comme une femme qui peut bien dire ses impressions, mais qui n’a point la prétention de les justifier. Mais les nations ont une physionomie dont les femmes sont aussi bons juges que les hommes, et on peut s’en rapporter à elles sur tout ce qui constitue la forme extérieure de la société.

« Le capitaine Hall nous dit que si on lui demandait ce qui constitue la différence entre un Anglais et un Américain, il répondrait, le défaut de loyauté. Cette réponse est celle d’un brave et loyal marin. Que si l’on me faisait la même question, la mienne serait : C’est le défaut d’élégance.

«Si les Américains se résignaient à être ce qu’ils sont, et acceptaient franchement la vie toute unie des Suisses aux jours de leur pittoresque simplicité (et remarquons cependant que les Suisses alors ne chiquaient point), il serait tout-à-fait absurde et de mauvais goût de les critiquer. Mais il n’en est point ainsi. L’Américain a la prétention d’être gentilhomme accompli, et de plus celle de l’être à sa manière ; car n’est-il pas né libre ? Et cependant s’il veut entrer en rivalité avec l’ancien monde, l’ancien monde a un droit dont il use et dont il continuera d’user, celui d’examiner les titres du nouveau à cette prétention.

« Je n’ai rien à démêler avec les heures que les Américains consacrent aux affaires, je ne doute pas qu’ils ne les emploient d’une manière sage