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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/91

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Europe. Mais aux titres de colonel, de général, de major qu’ils se donnaient, nous reconnûmes bientôt qu’ils avaient des droits bien fondés à cette désignation. Tant de dignités militaires réunies sur un bateau m’étonnaient, et quelque temps après je demandai à un Anglais de mes amis ce que cela signifiait ; il me répondit qu’ayant fait le même voyage dans la même société, et ayant remarqué que parmi tant d’officiers supérieurs il ne se trouvait pas un seul capitaine, il en avait demandé la raison à un des passagers. « Oh ! monsieur, lui avait répondu celui-ci, les capitaines sont sur le pont. »

« Le défaut absolu de politesse à table, la vorace rapidité avec laquelle les viandes étaient saisies et dévorées, l’étrange construction des phrases, et la prononciation plus étrange encore, l’insupportable crachement dont il était absolument impossible de préserver ses vêtemens, l’effrayante habitude de se servir de couteau en guise de fourchette et de renfoncer jusqu’au manche dans la bouche, et l’habitude non moins effrayante de nétoyer ses dents avec un canif, tout cela nous fit sentir que nous n’étions point environnés des généraux, des colonels et des majors de l’ancien monde, et que l’heure du dîner ne serait pas pour nous, durant la traversée, une heure agréable.»


Elle retrouve la même grossièreté au théâtre de Cincinnati.


« Le théâtre était assez passable à Cincinnati, bien que la pauvreté des recettes ne permît pas un grand luxe de décorations. Mais ce qui était infiniment plus choquant que des décorations fanées, c’étaient la tenue et les habitudes des spectateurs. Les hommes paraissaient aux premières loges sans habits, et j’en ai vu qui avaient les manches retroussées jusqu’à l’épaule. Le crachement était perpétuel, et la double odeur des ognons et du wiskey aurait fait payer trop cher le jeu même d’un Talma ou d’un Kemble.

« Quant à la conduite et aux attitudes des honorables spectateurs, elle est parfaitement indescriptible. Les talons des uns posés sur le bord des loges, le dos des autres tourné du côté de l’auditoire, plusieurs étendus tout de leur long sur les banquettes, telles sont quelques-unes des postures variées que rencontre le bon goût des Américains. Le bruit était continuel et de la nature la plus désagréable ; au lieu de battre des mains pour applaudir, ils jettent des cris et exécutent des roulemens avec les pieds, et lorsque un accès de patriotisme les saisit, et que le chant de Yankee Doodle est demandé, on croirait que la réputation civique de chaque spectateur dépend de la quantité» de bruit qu’il fait. »