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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/88

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une expression qui n’était nullement enfantine, et il me répondit : « Ce serait une mauvaise affaire pour moi, si je n’avais d’argent que ce que j’en montre. »

«Je lui demandai comment il menait son coramerce.il me dit qu’il achetait des œufs au cent et des poulets à la douzaine, des charettes qui allaient au marché et qui passaient devant leur porte ; qu’il engraissait les poulets dans une cage qu’il avait construite lui-même, et qu’après il en tirait le double, et que pour les œufs ils lui donnaient aussi un bon bénéfice, vendus à la douzaine.

— Et donnez-vous l’argent à votre mère ?

— Ah ! bien oui, me répondit-il, en me lançant un autre regard sournois de ses vilains petits yeux bleus.

— Eh ! qu’en faites-vous donc, Nick ? — Son visage me répondit très- franchement: Qu’est-ce que cela vous fait ? mais sa bouche fut plus discrète, et il me dit d’une manière assez gracieuse : « Je le soigne, madame. »

« De quelle manière Nick avait-il gagné son premier dollar ? c’est ce qu’on ne savait pas. J’appris que lorsqu’il entrait dans la boutique du village, la personne qui était au comptoir regrettait toujours de n’avoir pas deux paires d’yeux ; mais une fois ce dollar gagné, l’intelligence, l’activité, l’industrie avec laquelle il réussit à le faire croître et multiplier, aurait été charmante de la part d’un de ces petits héros irlandais de miss Edgeworth qui aurait porté le profit à sa mère, mais était détestable dans la personne de Nick. Aucun sentiment humain ne semblait échauffer son jeune cœur, pas même l’amour de sa propre personne ; car il n’était pas seulement sale et déguenillé, mais il avait l’air à demi mort de faim, et je suis sûre que la moitié de ses dîners et de ses soupers servaient à engraisser ses poulets.

« Je ne donne pas cette histoire de Nick, le marchand de poulets, comme une anecdote dont tous les traits soient américains ; la seule partie de cette histoire qui soit caractéristique de l’Amérique, c’est l’indépendance de cet enfant de dix ans. C’est un exemple, entre mille, du caractère avide, sec et calculateur que cette indépendance engendre. Selon toutes les probabilités, Nick deviendra très-riche, et rien n’empêche qu’il ne soit un jour président de l’Union. Je fus un jour si chaudement relevée pour avoir demandé si tous les citoyens américains étaient également éligibles à cette place, que je ne me hasarderai de ma vie à le révoquer en doute. »


L’auteur met sur le compte de cette avidité américaine