Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/748

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


une épître en vers, on décide du sort des empires, on fonde ou l’on renverse une monarchie ?

Et c’était là le destin du poétique député de Beziers !

Le concert dramatique de M. Hector Berlioz n’a point trompé le curieux intérêt qu’il avait excité. Jamais musique si bizarrement originale et si étrangement neuve n’avait retenti dans la grande salle du Conservatoire.

La symphonie fantastique, dont le sujet est l’épisode de la vie d’un artiste, a semblé surtout une œuvre capitale et de haute portée. Disons-le pourtant, nous craignons que M. Hector Berlioz n’ait perdu beaucoup de temps et de forces à lutter contre des impossibilités. Ce drame instrumental, si poétique, si expressif et si passionné que l’ait fait le compositeur, serait-il donc bien intelligible sans son programme ; et, s’il en a nécessairement besoin, ne demeure-t-il point purement et simplement une symphonie avec programme ?

Quant au mélologue qui a continué la symphonie fantastique, et dans lequel M. Hector Berlioz a introduit un rôle parlé, c’est bien une sorte de drame, mais un drame incomplet et dépouillé des prestiges de la scène. Malgré toule sa verve et tout son talent. Bocage, qui récitait les monologues de l’artiste, n’a pu réussir a nous faire admettre la vraisemblance de ses visions et de ses rêveries. D’admirables morceaux de chant se trouvaient cependant encadrés entre ces soliloques, et l’on a vivement applaudi la fantaisie sur la tempête et le chœur des brigands. Le chœur des ombres a produit moins d’effet. Il est vrai que le personnel des ombres et leur tenue n’aidaient nullement à l’illusion scénique. D’abord, toutes ces ombres étaient assises, ce qui n’est point convenable. Une ombre qui sait vivre doit toujours se tenir droite et debout. Et puis ces ombres étaient habillées de toutes façons et de toutes couleurs. Il y avait des ombres frileuses avec des manteaux et des socques. Il y avait une grosse ombre rose, une petite ombre verte, et une grande ombre bleue. C’étaient de fort médiocres ombres, des ombres sans tact et sans goût. Les ombres comme il faut, les ombres élégantes, sont de taille moyenne. Elles mettent une robe blanche avec un voile blanc par-dessus, rien de plus.

En somme, et malgré nos objections, le triomphe de M. Hector Berlioz a été complet et mérité. On a bien senti tout ce qu’il y avait déjà de puissance dans ces premières et audacieuses tentatives du jeune compositeur, et tout ce qu’elles promettaient de génie à son avenir.

Le Roi s’amuse que M. Victor Hugo vient de publier, précédé d’une préface éloquemment énergique et modérée, se venge bien par le succès de lecture qu’il obtient de la mesure illégale et arbitraire qui l’a banni du théâtre le lendemain de sa première représentation.

Mais M. Victor Hugo ne s’en tient pas là. Si le public le dédommage ainsi, ce n’est pas assez. Il faut que justice soit faite à tous. Il faut que l’on sache s’il est permis à des ministres du commerce de confisquer un drame plus brutalement et avec moins de cérémonie qu’un inspecteur de police ne saisit un panier de fruits sur la voie publique. M. Victor Hugo soumet cette question aux tribunaux et plaidera lui-même son droit. Il compte, dit-il dans la préface de sa pièce sur le concours de tous, sur l’appui franc et cordial de la presse, sur la justice de l’opinion, sur l’équité des tribunaux. Nous, non plus qu’aucun de ces alliés qu’il invoque, nous ne lui ferons assurément pas défaut.

Y.