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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/737

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Il est nuit de nouveau. Sur la table sont deux candélabres avec des bougies allumées. Leur clarté se reflète sur les cadres dorés des images des saints, suspendues à la muraille, que l’ombre vacillante et les lueurs mobiles qui les couvrent, semblent faire revivre. Au dehors, devant les fenêtres, sous l’éclat de la lune, les sombres cyprès restent immobiles, et au loin on entend un hymne funèbre à la vierge, dont les accens n’arrivent qu’en mourant, et qui semble chanté par la voix d’un enfant malade. Le marquis Christophoro di Gumpelino est assis ou plutôt négligemment couché sur les coussins de son sofa ; dans ses mains est un livre couvert de moire rouge, et il le lit en déclamant. Son œil offre un certain lustre humide comme celui des chats amoureux, et ses joues, ainsi que les deux ailes de son fameux nez, sont un peu pâles et souffrantes. Cette pâleur s’explique aussi philosophiquement qu’anthropologiquement, quand on songe que, la veille, le marquis a pris un verre plein de sel de Glauber.

Hyacinthe est accroupi sur le parquet, et il marque, un morceau de craie à la main, des longues et des brèves sur le plancher. Cette composition semble devenir très-pénible pour le petit homme, il murmure avec humeur : Spondée, trochée, iambes, antipeste, anapeste, et la peste ! Pour s’adonner plus complètement à ce travail, il a déposé son habit rouge, et l’on voit deux jambes maigres serrées dans une étroite culotte écarlate, tandis que deux bras non moins chétifs nagent dans les amples plis d’une chemise flottante.

— Quelles singulières figures faites-vous là ? lui demandai-je en examinant son ouvrage.

— Ce sont des pieds de grandeur naturelle, me dit-il, de véritables pieds de poésie ; monsieur le marquis me lit des vers et m’explique combien de pieds il faut pour en faire, et moi je compte si le nombre s’y trouve.

— Vous nous trouvez en effet dans une occupation poétique, dit le marquis. Je sais, docteur, que vous appartenez à la classe des poètes qui ont une tête opiniâtre, et qui ne voient pas que les pieds sont la chose principale dans la poésie ; mais vous changerez d’avis. Moi, qui n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit, j’ai eu le bonheur de faire une excellente lecture. Je vous jure, par Notre-Dame de Lorette, que ce volume de poésies n’a pas son égal. Hier soir, j’étais au désespoir comme tous savez, au désespoir de ne pas pouvoir posséder ma Julie ; aujourd’hui, grâce à ces vers, je suis honteux de mon amour. Mais il y a poésie et poésie, et rien n’est plus rare que la poésie d’honnête homme.

Le marquis se mit alors à déclamer des vers absurdes ; et, pendant ce temps, Hyacinthe se livra à ses digressions ordinaires.

— L’honnêteté, monsieur le docteur, me dit-il, est l’affaire principale