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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/720

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me banderiez les yeux et vous me conduiriez tout le long de la galerie de Florence, à chaque tableau devant lequel vous me placeriez, je vous dirais le nom du peintre ou du moins l’école à laquelle il appartient. En musique ? Bouchez-moi les oreilles, et je distinguerai chaque fausse note. En poésie ? Je connais tous les acteurs de l’Allemagne, et pour ce qui est de la nature, j’ai fait plus de deux cents milles, en voyageant jour et nuit, pour voir en Ecosse une seule montagne. Comment trouvez-vous cette contrée-ci ? Quelle création ! Voyez un peu les arbres, les montagnes, le ciel et l’eau là bas. Tout cela n’a-t-il pas l’air peint ? Avez-vous jamais rien vu de plus beau sur aucun théâtre ? Aussi que dit le poète ? — Et il se mit à déclamer des vers à troubler tous les rossignols du voisinage.




La signora Laetizia, jeune rose de cinquante ans, était au lit, fredonnant et babillant avec ses deux galans, dont l’un était assis sur une petite chaise basse, et l’autre appuyé sur un grand fauteuil, jouait de la guitare. Dans la chambre voisine, on entendait voltiger les accens d’une douce chanson, et les éclats d’un rire encore plus doux. Le marquis me présenta avec une grosse ironie qui lui était propre, en disant que j’étais le fameux docteur en droit Jean-Henri Heine, célèbre par ses grands travaux judiciaires. Par malheur, un de ces musiciens était un professeur de Bologne, et il se plaignit de ne pas avoir encore entendu parler de ce nom illustre. Le second galant, du moins Gumpelino me l’assura, était un poète célèbre, dont les vers, composés depuis vingt ans, étaient encore chantés dans toute l’Italie, et enivraient jeunes et vieux par leur harmonie et leur chaleur amoureuse. Et le poète, lui, était assis là les yeux pâles, le visage flétri, sa tête branlante parsemée de minces boucles de cheveux gris, le sang appauvri et le cœur desséché par les glaces de l’âge ! Un pauvre vieux poêle ainsi fait, avec sa tête chauve et son corps amaigri, ressemble à ces ceps de vigne que nous voyons en hiver se dresser sur le penchant d’une montagne, tristes, raides et sans feuilles, tremblans au vent et couverts de neige, tandis que le doux fruit qu’ils ont produit porte au loin la joie et la chaleur dans les âmes, et fait chanter leurs louanges avec ivresse. Qui sait si un jour je ne serai pas assis de la sorte, mince et soucieux comme ce vieillard, sur une humble escabelle, près du lit d’une vieille courtisane, souple, et soumis à ses moindres désirs ! — Vous êtes Allemand ? me dit-elle. Hélas ! ce sont de braves gens ; mais que nous importe que ce soient les bons ou les méchans qui nous dévorent ? Ils ruinent de