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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/717

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moi ces affreux objets ! En criant ainsi, elle se défendait comme si on eût voulu la tuer ; elle tenait ses mains sur ses yeux, courait en désespérée par la chambre, maudissait le nez de Gumpelino et sa tulipe, battait de sa cravache le chien qui aboyait horriblement ; et, lorsque John accourut au bruit, elle lui cria comme Kean dans le Roi Richard :


Un cheval ! un cheval !
Mon royaume pour un cheval !


et s’élança hors de la chambre comme un tourbillon.

— Une femme étonnante ! dit Gumpelino, immobile d’étonnement et tenant toujours sa tulipe à la main, ce qui le faisait ressembler à ces idoles indiennes qu’on représente avec une fleur de lotus. Pour moi, qui connaissais la dame et son idiosyncrasie, ce spectacle me réjouissait extrêmement. J’ouvris la fenêtre et je criai : Milady, que dois-je penser de vous ? Est-ce là de la raison, de la convenance ? — Surtout est-ce là de l’amitié ?

Alors du milieu d’un éclat de rire, s’éleva vers moi la folle réponse de Hotspur dans Henri VI !

Quand je serai à cheval, je te jurerai que je t’aime extrêmement !


— Une femme singulière ! répéta Gumpelino, lorsque nous nous mîmes en route pour rendre visite à ses deux amies, la signora Lœtizia et la signora Francesca dont il voulait me procurer la connaissance.

Les habitations des bains de Lucques sont situées en bas dans un village qui est environné de hautes montagnes, ou sur une de ces montagnes mêmes, non loin de la source principale. Un groupe pittoresque de maisons domine cette vallée ravissante. Quelques maisons sont éparses sur le revers de la montagne, et l’on y arrive avec peine à travers des vignes, des buissons de myrtes, des bois de lauriers, d’oliviers, des massifs de géraniums, de fleurs et de nobles plantes, véritable paradis inculte et sauvage. Je n’ai jamais vu une vallée plus délicieuse, surtout lorsque l’on contemple le hameau du haut de la terrasse du bain supérieur, où s’élèvent, avec leur sérieuse et sombre verdure, de hauts cyprès. On aperçoit au loin un pont jeté sur une petite rivière qu’on nomme la Lima, et qui coupe le village en deux parties, à l’extrémité desquelles elle forme deux chutes d’eau qui blanchissent sur des rochers, et qui produisent un murmure qu’interrompent et répètent de tous côtés les nombreux échos.