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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/709

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C’est une étude que les plus habiles moralistes ne dédaigneraient pas d’avouer.

La nuit qui décide le sort de Valentine et de Bénédict est à coup sûr une des plus admirables créations de la poésie moderne. Je ne sais guère de comparable à cette scène magnifique que le cinquième acte de Roméo. Quand Valentine, entre le sommeil et le délire prodigue à Bénédict des baisers et des caresses qu’elle croit légitimes, quand elle écarte elle-même d’une main impatiente les voiles que son amant égaré avait mis entre sa faiblesse et le danger de sa beauté ; lorsque sa bouche, traduisant une à une les illusions de son rêve, révèle à Bénédict la réalité désespérante de son bonheur, que ses lèvres couvrent de baisers le front brûlant de celui qu’elle préfère, qu’elle avoue hautement comme le maître de sa destinée, comme son dieu, qu’elle attire sur son sein, comme un époux aimé à qui elle ne doit rien refuser, l’homme qui ne peut la posséder sans crime, on cède à l’irrésistible émotion de la vérité. Il est impossible de pousser plus loin l’ardeur et la chasteté de la poésie. Valentine enivre Bénédict du parfum de ses cheveux ; elle étreint sa poitrine contre la sienne, leurs haleines se confondent, leurs dernières forces s’éteignent dans le plaisir ; dans la colère de son bonheur, Bénédict mord l’épaule de Valentine. A chaque instant le tableau menace de devenir lascif, et pourtant il n’y a pas une page qui ne soit d’une irréprochable pureté.

Le retour de M. de Lansac, son entrevue avec sa femme dans le pavillon, ses regards qu’il promène impassiblement du front de Valentine à la glace qui lui cache Bénédict, sa harangue sur les devoirs du mariage, son adresse à profiter de la fausse position de Valentine, sont des traits de main de maître. Le mot de Valentine à Bénédict après le départ de son mari, « soyez tranquille,» est sublime. Elle comprend que son amour pour Bénédict lui défend d’appartenir à M. de Lansac, qu’il faut choisir entre ces deux lits pour échapper à la prostitution ; c’est bien, et admirablement vrai. Ses prières et ses larmes aux genoux de son maître légal pour qu’il la sauve d’elle-même, et sa réponse pleine de fierté quand elle surprend dans ses paroles une misérable idée de