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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/695

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corps, qu’il avait mille fois couvert de baisers, se tordre dans les convulsions de l’agonie ; il put compter les frissons mortels qui couraient dans ces membres liés aux siens ; puis peu à peu la voix s’éteignit dans un râle rauque et continu, les convulsions cessèrent et ne furent plus que des frémissemens presque insensibles ; enfin le corps se raidit, la bouche jeta un soupir : c’était le dernier effort de la vie, c’était le dernier adieu de l’âme ; de Gyac était attaché à un cadavre [1].

Trois quarts d’heure encore il continua sa route sans prononcer une parole, sans se retourner, sans regarder derrière lui.

Enfin il se trouva sur les bords de la Seine, un peu au-dessous de l’endroit où l’Aube, en s’y jetant, rend son cours plus profond et plus rapide : il arrêta Ralff, détacha la boucle du ceinturon qui enchaînait Catherine autour de lui, et le corps, que rien ne soutenait plus que l’écharpe qui le liait à sa selle, tomba cambré et en travers sur la croupe du cheval.

Alors de Gyac descendit. Ralff, écumant, ruisselant de sueur, voulait entrer dans la rivière ; son maître l’arrêta de la main gauche par le mors.

Puis de la droite il prit son poignard, chercha sur le cou de Ralff, avec sa pointe affilée et tranchante, l’endroit où battait l’artère : le sang jaillit.

Aussitôt l’animal blessé se cabra, jetant un hennissement plaintif, et, s’arrachant des mains de son maître, s’élança dans le fleuve, emportant avec lui le cadavre de Catherine.

De Gyac, debout sur la grève, le regarda lutter contre le courant, qu’il eût facilement traversé sans la blessure qui l’affaiblissait. Arrivé au tiers du fleuve, il commença à dériver, sa respiration devint bruyante ; il essaya de revenir au bord d’où il était parti, sa croupe était déjà disparue, et à peine si l’on apercevait encore à la surface du fleuve la robe blanche de Catherine ; bientôt il tourna sur lui-même comme entraîné par un tourbillon, ses jambes de devant battaient l’eau et la faisaient jaillir : enfin le cou s’enfonça lentement, la tête à son tour disparut peu

  1. Mémoires d’Arthus de Richemont.