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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/679

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à sa destinée : peut-être aussi les grands événemens une fois révolus, ceux qui y suivirent, ceux qui les ont vus s’accomplir sous leurs yeux, se rappelant les moindres circonstances qui les ont précédés, y trouvent-ils avec la catastrophe une coïncidence que le fait de l’événement seul a pu leur donner, tandis que sans cet événement, les circonstances qui le précédaient eussent été perdues dans la foule de ces infiniment petits incidens, qui, séparés, n’ont aucune importance individuelle, et qui, réunis, forment la chaîne de ce tissu mystérieux qu’on appelle la vie humaine.

En tout cas, voici ce que les hommes qui ont vu ces choses singulières ont raconté ; voici ce que d’après eux d’autres ont écrit :

Le 10 septembre, à une heure après midi, le duc monta à cheval dans la cour de la maison où il s’était logé, à Bray-sur-Seine. Il avait à sa droite le sire de Gyac, et à sa gauche le seigneur de Noailles. Son chien favori avait hurlé lamentablement toute la nuit ; et, voyant son maître prêt à partir, il s’élançait hors de la niche où il était attaché, les yeux ardens et le poil hérissé ; enfin, au moment où le duc, après avoir salué une dernière fois la dame de Gyac, qui de sa fenêtre assistait au départ du cortège, se mit en marche, le chien fit un si violent effort, qu’il rompit sa double chaîne de fer ; et, au moment où le cheval allait franchir le seuil de la porte, il se jeta à son poitrail et le mordit si cruellement, que le cheval se cabra et faillit faire perdre les arçons à son cavalier. De Gyac, impatient, voulut l’écarter avec un fouet qu’il portait, mais le chien ne tint aucun compte des coups qu’il recevait, et se jeta de nouveau à la gorge du cheval du duc ; celui-ci, le croyant enragé, prit une petite hache d’armes qu’il portait à l’arçon de sa selle et lui fendit la tête Le chien jeta un cri, et alla en roulant expirer sur le seuil de la porte, comme pour en défendre encore le passage : le duc, avec un soupir de regret, fit sauter son cheval par-dessus le corps du fidèle animal.

Vingt pas plus loin, un vieux juif, qui était de sa maison et qui se mêlait de l’œuvre de magie, sortit tout à coup de derrière un mur, arrêta le cheval du duc par la bride et lui dit : — Monseigneur, au nom de Dieu, n’allez pas plus loin.

— Que me veux-tu, juif ? dit le duc en s’arrêtant.