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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/67

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jours, j’allai trouver le bourgeois, et lui dis : » Je n’ai pas osé vous demander de m’employer mieux ; mais je puis faire autre chose que tourner la roue et étirer vos barres d’argent doré. Je suis de Lyon, où j’ai vu faire la passementerie ; donnez-moi des instrumens et vous verrez ! — Je veux bien essayer. »

Mademoiselle Céleste, la jolie blonde, eut pitié de l’audacieux novice. Son père eut la bonté d’être un peu content, et je passai ouvrier à trente sous, heureux comme si j’avais été nommé enseigne de vaisseau. Pour le coup j’étais riche, et je buvais du vin tous les deux jours ! J’avais l’amour du spectacle ; je n’y avais pas été depuis long-temps. Tous mes plaisirs se bornaient à de longues visites au musée du Louvre et à la galerie du Luxembourg, sur laquelle j’avais écrit une brochure pseudonyme. Je parvins à mettre de côté quatre francs, et j’allai à l’Opéra, les bottes bien cirées, mes mains d’ouvriers cachées dans des gants honnêtement propres, mes brillantes épaulettes sur le dos et le sabre traînant au côté. Quel régal qu’Orphée, quand on aime la musique, la danse, et qu’on soupire après l’Opéra depuis un an ! Je passai une soirée délicieuse ! Laïs, Nourrit père, madame Albert-Him, mademoiselle Bigottini, tout ce qu’il y avait de mieux, et le foyer entre les deux pièces !

Cette soirée changea mon sort. Je rencontrai au foyer un colonel de mes amis qui me demanda ce que je faisais à Paris ; je le lui dis, peut-être avec plus d’orgueil que de naïveté. — Vous perdrez le reste de votre santé. Utilisez vos premières études et laissez la cannetille. — Je ne demanderais pas mieux, mais que faire ? Si je pouvais écrire quelque part. — On écrit beaucoup à présent, et les journaux sont très-courus. — Si je pouvais donner quelques leçons de dessin à des enfans et de grammaire à des cuisinières ! — Ou à des étrangers ? C’est une bonne idée. Je vous trouverai demain un écolier au moins. — En effet, le lendemain j’avais un Espagnol qui me donnait cent sous par cachet et prenait quatre leçons par semaine : c’était un gentilhomme pressé de lire nos auteurs. Je me rappelle une niaiserie du professeur que l’écolier prit pour une malice ; le premier livre où je le fis lire fut le don Quichotte de Florian. Pas mal choisi, n’est-ce