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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/605

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évangélique pour faire un devoir de l’obéissance absolue aux puissances. Kant réprouve toutes les révolutions [1]. L’énergie de Fichte, de cet élève allemand de Rousseau, a pu soulever la jeunesse des universités contre nos régimens, mais elle n’a pas eu le temps de changer les esprits ; le réalisme de Schelling et de Hegel les a jetés dans l’extase du passé. L’Allemagne commence à sortir de cette longue contemplation : mais où va-t-elle ? Elle est incertaine ; on la dirait effrayée de la carrière nouvelle où elle doit s’engager : rêveuse, elle croise les bras, et réfléchit une dernière fois. Cependant on la blesse dans ses plus intimes affections ; on menace, on suspend, on châtie la liberté de la pensée ; et ce pays, qui fait de la philosophie son orgueil et comme son patrimoine, voit avec une douleur muette un joug uniforme s’appesantir sur les idées, et meurtrir leur indépendance et leur beauté. Cette proscription de la pensée est peu sage et téméraire ; elle suffirait pour donner aux Allemands le goût de la liberté politique, en leur en indiquant la nécessité. Tout se tient dans la nature des choses, tout s’enchaîne, un progrès en provoque un autre. L’enfant auquel on voulait apprendre l’alphabet, et qui s’opiniâtrait à ne pas dire A, de peur d’être obligé de dire B, était un profond logicien. Il semble que les idées s’amènent successivement les unes les autres, en se tenant par la main. On raconte que pour échapper à l’outrage des Musulmans de jeunes vierges de Chio se réunirent sur le rivage, dans une danse funèbre, où chacune d’elles, à un instant marqué, se laissait tomber dans la mer : et la danse continua se rétrécissant toujours, jusqu’à la dernière cadence de la dernière des vierges de Chio. Au contraire les idées de l’humanité forment un chœur que la mort ne saurait éclaircir ; à des époques fatales ces vierges divines reçoivent dans leurs rangs des sœurs qui s’entrelacent avec elles ; et la danse continuera, s’agrandissant toujours jusqu’à la venue de la dernière des idées de l’humanité. La philosophie mènera l’Allemagne à la liberté ; à l’âge

  1. Metaphysische Anfangsgrunde der Rechtslehre. — Le même Kant, qui avait condamné a priori toutes les révolutions, suivit la nôtre avec l’intérêt le plus vif et le plus pénétrant : il était assez grand pour profiter des leçons que lui donnait l’histoire du genre humain et de la France.