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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/569

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carnassiers. La faim apaisée, leur fureur disparaît, pour ne renaître qu'avec de nouveaux besoins.

Il est rare, néanmoins, que les tableaux tracés par le grand écrivain ne reviennent tout entiers à l'imagination alarmée de l'Européen qui pénètre pour la première fois dans les forêts de l'Amérique. Son oreille inquiète épie avec une terreur involontaire les sons confus ou solitaires, rapprochés ou lointains, qui troublent le silence des forêts de la Guyane ou du Brésil, et tombe souvent dans les plus étranges erreurs sur les animaux qui les produisent. Ces cris sont en effet singuliers, et presque toujours leur force est en raison inverse de la taille des animaux auxquels ils appartiennent. Ainsi, parmi les plus grands d'entre eux, le tapir siffle, le cayman aboie comme un jeune chien dans les savanes, à la chute du jour ; le pécari grogne comme le cochon domestique ; les chevreuils ont un bramer grêle qui ne s'entend qu'à une faible distance ; d'autres, au contraire, de taille bien inférieure et de mœurs innocentes, ont des voix effrayantes qui font tressaillir l'Européen qui ne les connaît pas encore. Les alouattes ébranlent les forêts d'effroyables rugissemens au lever et au coucher du soleil ; certains oiseaux traînent une note lamentable pendant des journées entières : d'autres font entendre dans les marécages des clameurs éclatantes et subites qui percent les airs. Une longue expérience apprend seule à reconnaître parmi ces cris divers le sifflement aigu, pareil à une forte expiration pectorale, qui caractérise le jaguar et son rival pour la taille, le cougouar, les deux seules espèces de chats que l'homme ait à craindre en Amérique. Ce cri ne se fait entendre que le matin et le soir, à l'heure du crépuscule, lorsque ces animaux cessent leurs excursions nocturnes ou s'apprêtent à les recommencer, et n'a rien d'effrayant ; mais il n'en est pas de même de celui que pousse le jaguar en fondant sur sa proie, ou en rôdant pour la surprendre. J'ai entendu ce dernier pour la première fois sur les bords du Pichidango, petite rivière de la province de Montevideo, qui se jette dans la Plata. Campé un soir avec quelques autres personnes sur la lisière du bois qui garnit son rivage, nous étions occupés à prendre notre repas près du feu, loi'sque nos chevaux, qui paissaient en liberté à quelque distance, se rapprochèrent tout à coup de nous en désordre, avec les signes de la plus grande teneur, et au même instant nous entendîmes le cri d'un jaguar qui rôdait à vingt pas. Ce cri ressemblait à une sorte de râle caverneux, terminé par un éclat de voix déchirant qui retentit au loin. Nous tirâmes quelques coups de fusil pour l'effrayer, et bientôt nous l'entendîmes s'éloigner en grondant. J'ai entendu plusieurs fois depuis le même cri, et