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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/56

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Napoléon ne parlait qu’à ceux qui cherchaient à obtenir de lui une parole ; je restai interdit ; je tremblais encore plus fort que le soldat ; ma langue, soudainement épaissie, restait collée à mon palais ; mes yeux attachés à ses yeux se fermaient insensiblement comme ils auraient fait aux rayons du soleil ; j’étais magnétisé. Je n’avais pas pour me tirer d’embarras vingt campagnes à énumérer, et une pétition à présenter ; il fallait pourtant se décider ; j’avais entendu dire que l’empereur n’aimait pas qu’on hésitât devant lui, et cette pensée ajoutait encore à mon embarras. A la fin, — il me semble qu’un siècle s’était passé depuis que l’empereur m’avait demandé : « que voulez-vous ? — à la fin je répondis : « — Je sors de l’école de la Marine, et j’espère être embarqué bientôt. » — Et la garde ! parlez de cela à Drouot. » Il me salua de la tête, et passa à mon voisin de droite. Je restai immobile, stupéfait de ma bonne fortune. Peu à peu, je me rassurai et j’en vins à me demander pourquoi l’empereur m’avait proposé d’entrer dans les marins de la garde, quand je lui parlais d’un futur embarquement. J’étais jeune, grand et fort ; et puis Napoléon avait pu être trompé par un sabre traînant que je portais, un grand sabre qui était devenu proverbe parmi mes camarades. J’allai rappeler au général Drouot la parole de l’empereur ; mais cela ne put pas s’arranger. Au lieu de rejoindre le corps des marins de la garde, je fus incorporé dans la compagnie des aspirans, à laquelle on confia la défense de la butte Montmartre. Nous restâmes à ce poste, que les transactions diplomatiques rendirent tout-à-fait inutile, jusqu’au jour de la capitulation de Paris. On nous fit évacuer Montmartre avant que les troupes étrangères entrassent dans la capitale. Pendant le trajet que nous fîmes sur les boulevarts, encombrés par les femmes qui attendaient l’arrivée des Russes, et qui manifestaient une joie atroce, nous fûmes souvent insultés. Il nous fallut une grande modération pour ne pas tirer vengeance de ces ignobles outrages. Je vis le lendemain un officier de cuirassiers, moins patient que nous, punir avec énergie, et d’une manière assez plaisante, un monsieur et sa compagne qui, en passant près d’un détachement que cet officier conduisait à pied, s’avisèrent