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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/517

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criant : Mort aux Armagnacs ! mort aux Anglais ! mais sans tuer personne.

Cependant le duc voyait bien que peu à peu la sédition s’approchait de lui, comme une marée du rivage ; il craignit qu’après s’en être pris si long-temps aux causes apparentes, le peuple ne s’en prît enfin aux causes réelles ; il fit donc, pendant la nuit, venir à l’hôtel Saint-Paul quelques notables bourgeois de la ville de Paris, qui lui promirent que, s’il voulait rétablir la paix et remettre chaque chose à sa place, ils seraient à son aide [1]. Certain de leur appui, le duc attendit plus tranquillement la journée du lendemain.

Le lendemain, il n’y avait plus qu’un seul cri, car il n’y avait plus qu’un seul besoin : du pain ! du pain !

Le duc parut au balcon et voulut parler ; les vociférations couvrirent sa voix : il descendit, se jeta sans armes et la tête nue au milieu de ce peuple hâve et affamé, donnant la main à tout le monde, jetant l’or à pleines volées. Le peuple se referma sur lui, l’étouffant de ses replis, le pressant de ses ondes, effrayant dans son amour de lion, comme dans sa colère de tigre. Le duc sentit qu’il était perdu, s’il n’opposait la puissance morale de la parole à cette effrayante puissance physique ; il demanda de nouveau à parler, et sa voix se perdit sans être entendue ; enfin il s’adressa à un homme du peuple, qui paraissait exercer quelque influence sur cette masse. Celui-ci monta sur une borne, et dit : « Silence ! le duc veut parler, écoutons-le. » La foule obéissante se tut. Le duc avait un pourpoint de velours brodé d’or, une chaîne précieuse au cou ; cet homme n’avait qu’un vieux chaperon rouge, une cotte sang de bœuf et des jambes nues. Cependant il avait obtenu ce qu’avait demandé vainement le puissant duc Jean de Bourgogne.

Il fut aussi heureux dans ses autres commandemens que dans le premier. Quand il vit que le silence était rétabli : « Faites cercle, » dit-il. La foule s’écarta ; le duc, mordant ses lèvres jusqu’au sang, honteux d’être obligé de recourir à de telles ma-

  1. Enguerrand de Monstrelet.