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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/516

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Le lendemain, de grands rassemblemens se formèrent ainsi que de coutume : comme il n’y avait pas de fête ce jour-là, pas de cortège à voir passer, le peuple alla vers l’hôtel Saint-Paul, non plus pour crier vive le roi, vive Bourgogne, mais pour demander du pain.

Le duc Jean parut au balcon ; il dit qu’il s’occupait de faire cesser la famine et la misère qui désolaient Paris, mais il ajouta que cela était difficile, à cause des déprédations et des ravages qu’avaient faits les Armagnacs dans les environs de la capitale.

Le peuple reconnut la justesse de cette raison, et demanda que les prisonniers qui étaient à la Bastille lui fussent livrés ; car, disait-il, ceux qu’on garde dans ces prisons se rachètent toujours à force d’or, et c’est nous qui payons la rançon.

Le duc répondit à ces affamés qu’il serait fait selon leur désir. En conséquence, à défaut de pain, une ration de sept prisonniers leur fut délivrée : ce furent messire Enguerrand de Marigny, martyr descendant d’un martyr ; messire Hector de Chartres, père de l’archevêque de Rheims, et Jean Taranne, riche bourgeois : l’histoire a oublié le nom des quatre autres [1]. La populace les égorgea ; cela lui fit prendre patience. Le duc, de son côté, perdait à ce massacre sept ennemis, et gagnait un jour de repos ; c’était tout bénéfice.

Le lendemain, nouveau rassemblement, nouveaux cris, nouvelle ration de prisonniers ; mais cette fois la multitude avait plus faim de pain que soif de sang : elle conduisit à leur grand étonnement les quatre malheureux à la prison du Châtelet, et les remit au prévôt ; puis elle s’en alla piller l’hôtel Bourbon, et comme il s’y trouvait un étendard sur lequel était brodé un dragon, quelques centaines d’hommes allèrent le montrer au duc de Bourgogne comme une nouvelle preuve de l’alliance des Armagnacs et des Anglais, et l’ayant mis en morceaux, ils en traînèrent les lambeaux dans la boue, en

  1. Juvénal. – Enguerrand de Monstrelet.