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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/485

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en 1797 avec l’Autriche, qu’en joignant à ses conquêtes la délivrance de Lafayette. Certes, les cinq années de cet emprisonnement inique furent lourdes et cruelles ; mais peut-être aujourd’hui le temps a-t-il adouci l’amertume des souvenirs du noble vieillard, quand, dans sa retraite de Lagrange, vient se retracer à sa pensée une infortune où il fut secouru par l’héroïsme immortel d’une épouse, l’éloquence de Fox, et les victoires de la France.

Rien de plus simple et de plus droit que la conduite de M. de Lafayette sous le consulat et l’empire. Le dix-huit brumaire eut son approbation ; la constitution déjà violée appelait un changement nécessaire dans l’état, et le consulat du général Bonaparte parut une dictature réparatrice [1]au citoyen qu’on n’a jamais pu soupçonner d’aucun penchant pour l’anarchie ; mais aussi l’occasion lui semblait merveilleuse pour relever la liberté, la faire fleurir et régner. Il pressa vivement le triomphateur populaire de ne pas détourner la révolution de son cours au moment où elle aboutissait au bonheur de la France : mais le soldat lui répondit en se mettant sur la tête la couronne impériale, et l’ami de Jefferson alla cultiver ses champs. M. de Lafayette a toujours tout sacrifié à son pays, tout, hormis ses croyances. Quand il voit la France, soit ivre de gloire, soit fatiguée, soit déçue, oublier passagèrement la liberté, il se retire, il attend ; et la France, quand elle en a besoin, retrouve son vieux serviteur toujours patient, toujours dévoué.

La vertu peut être malheureuse, mais les revers sont interdits à l’égoïsme du génie. Napoléon vaincu se trouva face à face avec la liberté, avec le représentant de 1789, qui lui demandait compte des destinées de la France comme lui-même l’avait demandé au directoire. En 1815, Napoléon et Lafayette furent en présence ; c’étaient la dictature et la révolution, la gloire et la liberté ; des deux côtés c’était la France, mais, hélas ! la France déchirée comme son drapeau, blessée comme son aigle, Nous avons payé cher cette scission de la cause nationale en deux intérêts qui semblaient également sacrés : voilà qui nous a perdus plus que l’échec d’une bataille. Les plus zélés patriotes entendaient diversement

  1. Expression de M. de Lafayette.