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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/482

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si M. de Lafayette était Anglais ou Américain, on ne manquerait pas de raisonnemens et de raisonneurs pour établir que jamais un caractère si persévérant et si droit n’aurait pu s’élever et grandir en France, pays de la mobilité, terre toujours remuée et toujours ébranlée. Malheureusement, le lieu commun se trouve ici déconcerté : M. de Lafayette est un gentilhomme français ; il eût été courtisan, s’il eût voulu prendre les grands airs de la tradition ; ce noble qui depuis l’âge de dix-neuf ans s’est fait peuple avec bonhomie et dignité, qui a commandé des armées, et cultive ses champs avec la simplicité d’un homme antique, constant sans peine, inébranlable avec douceur, naturellement républicain, a commencé sa vie par décliner les prévenances et les faveurs de Versailles. Il faudrait la plume de Plutarque, pour écrire dignement l’histoire de cet homme qui vieillit sans fatigue au milieu des révolutions et de sa renommée ; mais le peintre viendra plus tard: les célébrations de la postérité n’ont jamais manqué aux persévérances de la vertu. En attendant, cherchons à démêler ce qui distingue véritablement ce précieux caractère.

Je ne vois pas dans l’histoire de personnage qui ait mieux occupé sa jeunesse, que M. de Lafayette. Il eut le cœur libre de ces passions turbulentes qui détournent souvent de leur cours, comme des vents furieux, les commencemens des grandes âmes. Dès dix-neuf ans, il réunissait, dans un naturel aimable, un bon sens tranquille à un dévouement chevaleresque pour les femmes et le malheur : il était ouvert à toutes les inclinations nobles et sereines, il était prêt pour toutes les actions grandes et simples, quand la nouvelle de l’insurrection de l’Amérique vint tomber en Europe. Il est des révélations du cœur qui décident de la vie. Le jeune époux de mademoiselle de Noailles a dans ses mains la déclaration des droits, manifeste de l’indépendance américaine ; il a lu, il est gagné à la cause de l’humanité. L’ame de Jefferson, à travers les mers, attire à elle par un aimant irrésistible l’ame de Lafayette. Il est converti, il est dévoué. Ni les défenses de Versailles, ni les pièges de l’Angleterre, ni les désastres de la liberté naissante dans les plaines de New-Jersey ne le détourneront ; il part, il se dérobe, il se glisse, il arrive. Jamais joie de conquérant ne fut aussi vive en saisissant sa proie, que celle de l’intrépide volontaire, en touchant le théâtre