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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/45

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qu’on n’a jamais vu mentir ces pronostics-là !... Bonne sainte Vierge, ayez pitié de lui et de nous !... » Ses larmes redoublèrent, mais ce n’était plus sa joie si vraie de tout à l’heure qui les provoquait. Je cherchai à la dissuader, à la consoler ; je ne trouvai aucune raison convaincante... Je ne suis pas plus superstitieux que beaucoup d’esprits forts que j’ai vus se targuer de leur incrédulité sur le chapitre des présages, mais j’avoue que je fus frappé du ton de conviction de la vieille portière. Le soir je quittai Paris, poursuivi par cette idée fatale, qui me fit entrevoir comme très-menaçante la politique de la sainte-alliance, et comme très-prochaine une terrible guerre.


J’allai passer à Lyon le temps qui me restait de mon congé, et ne revins à Paris que pour assister à l’assemblée du Champ-de-Mai, le 1er juin.

Ce fut un grand et triste spectacle que celui de cette fête ! Le Champ-de-Mars offrait un coup d’œil magnifique, mais que l’enceinte politique avait un aspect différent ! Là, enthousiasme, ardeur militaire, patriotisme exalté ; ici contrainte, réserve, défiance. La garde nationale de Paris rivalisait de tenue avec la garde impériale qu’on avait réunie en un instant ; mais ce n’était pas le même élan d’amour pour Napoléon. Elle défila en beaux pelotons, bien formés, marchant à merveille, mais trop souvent muets. Cependant elle n’y mit pas de froideur calculée ; elle ne voyait pas arriver l’impératrice et le roi de Rome qu’on lui promettait depuis deux mois, et que retenait l’empereur d’Autriche ! Les cris qui partirent des rangs de cette garde civique étaient forts significatifs ; pour un : vive l’empereur ! dix : vive la garde impériale ! Napoléon ne s’y trompa point, il comprit bien que ces souhaits adressés à sa garde par les citoyens se résumaient tous dans une pensée de crainte pour l’avenir, et qu’il n’était plus considéré par la population parisienne comme le sauveur unique du pays. Aussi parut-il ennuyé et grondeur pendant la distribution qu’il fit des drapeaux sur l’autel de la patrie. Pour aller jusqu’à cette estrade, il passa au milieu d’une haie dont les deux rangs étaient si rapprochés par la curiosité, que souvent il éloigna de sa main, à droite