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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/44

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de la misère qu’on avait faite à sa royauté de l’ile d’Elbe. Je me rappelle que plusieurs d’entre nous qui étions dans la cour des Tuileries, nous rendîmes naïvement complices de ce petit charlatanisme. « Voyez, disions-nous aux personnes qui se tenaient pressées contre les grilles et passaient leurs visages entre les barreaux, voyez, voilà pourtant à quel état de dénûment on l’a réduit ! une capote rapiécée ! Et si vous aviez vu ses bottes sans talons, c’était à faire pitié ! Quant à son chapeau, dont un fil de fer est la ganse, personne n’en voudrait pour deux sous, à moins que ce ne fût pour faire une relique ! » Chacune de ces paroles produisait un effet extraordinaire. Compères de bonne foi, nous étions si émus, que nous propagions cette émotion profonde et que les vivat allaient croissans de minute en minute, au point que Napoléon, assourdi par le bruit, se retira, après avoir dit quelques paroles qui ne descendirent pas jusqu’aux spectateurs militaires placés sous l’horloge. J’étais contre la grille de l’arc-de-triomphe quand l’empereur parut ; derrière moi était une vieille femme du peuple à qui je racontais quelques-uns des épisodes de la soirée de la veille ; elle pleurait à chaudes larmes à ces récits que l’enthousiasme d’une imagination jeune et fortement frappée colorait assez vivement, et tout en pleurant, elle me disait : « Ce cher empereur, je l’aime, m’sieur l’officier, encore plus que je n’aimais Louis XVI ; cependant j’aimais ben Louis XVI ! C’est tout simple, il avait doté feu mon mari qu’était valet de garde-robe chez le petit dauphin, qu’est donc mort à Meudon, le pauvre enfant ! Mais l’empereur a donné la croix d’honneur à mon fils, de sa propre main, à Leipsicre ; et çà c’est une bonté dont je lui saurai gré toute ma vie, parce que mon fils est simplement le fils d’un portier ! Louis XVI ne lui aurait pas donné la croix de St.-Louis, dans les temps ! » J ‘écoutais cette bonne femme, quand tout à coup elle pousse un cri : « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! voyez-donc, monsieur ! — Et qu’avez-vous, madame ? » Elle me montrait du doigt le ciel, au-dessus du balcon où était l’empereur. « — Des corbeaux !... voyez, juste au-dessus de la tête de l’empereur !... l’pauvre cher homme ! çà ne lui portera pas bonheur !... c’est