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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/420

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et des alcades noirs, des majos et des majas, des Madrilenas [1] en basquines et en mantilles ; — puis enfin l’innombrable cohue des livrées.

Tout ce monde pêle-mêle, se croisant en tous sens, se pressant, se confondant à la clarté des illuminations, et mêlant son bourdonnement au bruit des chutes d’eau, aux accords de la musique, tandis que la pleine lune planait sur le jardin entier, suspendue à la voûte du ciel comme le grand lustre de la fête ; — oh ! c’était quelque chose d’étourdissant et de magique ; c’était de la féerie ; c’était un conte de l’Orient en action.

Après avoir fait plusieurs fois le tour du parterre en suivant la file des promeneurs, Paquita venait d’être séparée de son mari dans la foule. Le cherchant des yeux, elle marchait au hasard, inquiète et effrayée d’être ainsi perdue au milieu de cette épaisse mêlée.

Elle se trouvait à l’extrémité du parterre et derrière le cenador, lorsqu’un moine blanc, qui la suivait de loin depuis quelque temps, s’approcha d’elle rapidement et lui pressa la main.

Elle tressaillit et leva les yeux. Le moine avait écarté son capuchon, et la regardait fixement. Quoiqu’il fût bien défait et bien changé, elle le reconnut d’abord : — c’était Lorenzo.

Sans lui avoir fait le moindre signe, sans lui avoir dit un seul mot, sans lui avoir autrement parlé que par ce regard, sortant de la foule, il s’enfonça soudain dans l’une des allées sombres et solitaires qui mènent au grand bassin.

Paquita hésita un instant. Elle avait bien compris ce que lui demandait ce regard ; elle avait bien compris qu’il la sommait de venir au rendez-vous promis. Mais ne valait-il pas mieux qu’elle y manquât ? Qu’allait-elle dire à Lorenzo ? — N’était-ce pas pourtant le moins qu’elle lui avouât elle-même qu’elle n’était plus à lui ? N’était-ce pas le moins qu’elle implorât son pardon, et lui dit adieu ?

Irrésistiblement entraînée par ces remords et cette pitié de son cœur, voyant qu’elle n’était observée par personne, elle suivit Lorenzo.

Le jeune moine l’attendait au bout de l’allée.

  1. Femmes de Madrid.