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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/415

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marierons. Et puis, du produit des leçons que je donnerai aux écoliers de l’université, nous en aurons bien assez pour vivre pauvres et cachés. Mais il faut nous hâter, Paquita ! Il faut partir cette nuit même ! Veux-tu venir maintenant ? Dis, veux-tu ?

Et déjà, dans son exaltation passionnée, l’impatient et fougueux jeune homme l’attirait dans ses bras, et voulait l’entraîner ; mais elle résistait doucement, et demeurait pensive et silencieuse.

C’est que Paquita, fille, à vrai dire, des plus tendres et des plus caressantes, de celles surtout qui savent pleurer et se désespérer à volonté, était, d’ailleurs au fond, pleine de prévoyance et de raison, et n’avait absolument rien de romanesque dans l’esprit. Elle avait donc embrassé, avec une sagacité merveilleuse, et d’un seul coup d’œil, tous les inconvéniens de la brusque proposition que Lorenzo venait de lui faire.

Elevée dans l’aisance et folle de la parure, elle qui ne serait jamais sortie à Ségovie, soit pour aller à la messe ou se promener à l’ Alameda, autrement qu’en fine mantille de blonde, et chaussée de satin, elle sentait bien qu’en partageant le sort de Lorenzo, il lui faudrait renoncer à ces douces habitudes de toilette et de coquetterie, et que la femme d’un petit pédagogue ferait à Salamanque une très-mince figure.

C’étaient assurément là ses plus sérieuses objections contre le projet de son amant ; elle fut cependant assez habile pour le combattre par d’autres plus spécieuses. Elle appela de grands mots à son secours. Elle par la du désespoir de sa famille, du déshonneur qu’elle attirerait sur son père. Enfin elle par la si bien, et accompagna ses paroles de tant de baisers, de caresses et de larmes, que le pauvre Lorenzo n’eut rien à répondre. Il fut seulement contraint de s’avouer à lui-même que sa maîtresse raisonnait à merveille, et qu’elle était douée de beaucoup de sagesse et de prudence.

Il comprenait bien aussi que cette épreuve n’était guère honorable pour elle, et qu’il ne devait point désormais compter de sa part sur un grand dévouement et beaucoup de sacrifices.

Cette révélation était triste, mais elle venait trop tard. Il était de ceux qui ne peuvent retirer leur amour une fois qu’ils l’ont donné, et son destin avait été d’aimer cette femme.