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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/40

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officier-général, j’aurais l’honneur de parier avec vous que Bonaparte ne marche pas seul vers Paris. Il est dans la partie de la France qui lui est le plus dévouée. Lyon est fort napoléoniste, demandez plutôt à monsieur qui est de cette ville aussi bien que moi, et qui y a conservé des relations. Tout ce qui environne Lyon pense à peu près de même ; loin donc que Bonaparte y ait perdu son escorte, il a dû l’y grossir. » Le général était fort en colère. « Croyez-vous ce que dit ce jeune homme ? » Le colonel ne se hâtait pas de répondre. « En deux mots, monsieur le comte, voici ce que je prévois comme certain : nous sommes le 16, eh bien ! le 20, Bonaparte sera à Paris. — Mais, monsieur, savez-vous bien que ce que vous dites-là est horrible, ou tout au moins fort imprudent ? — Imprudent, pourquoi ? ce n’est ni vous ni le colonel qui me dénonceriez sans doute, si j’avais dit quelque chose qui pût me compromettre ! Bonaparte aime les anniversaires ; son fils est né le 20 mars, et je suis convaincu que fût-il à St.-Cloud maintenant, il n’entrerait aux Tuileries que le 20 mars. » Le colonel sourit, l’autre me regarda avec bonhomie et me dit : « Vous êtes fou, mon ami ; vos désirs seront trompés. Bonaparte n’entrera pas dans la capitale, nous avons donné ordre qu’on l’arrêtât entre Paris et Lyon. »

Il n’y avait rien à répondre à cela ; aussi ne cherchai-je pas une parole. On avait donné ordre qu’on arrêtât Napoléon entre Paris et Lyon ! Et qui avait donné cet ordre ? à qui cet ordre avait-il été donné ? On rirait de Darius s’il avait dit avec confiance : « J’ai donné ordre qu’on arrête Alexandre. » Et Darius avait huit cent mille soldats ! et après tout c’était Darius ! Mais Alexandre et Bonaparte ne s’arrêtaient pas ainsi ! La confiance du bon M. de Viomesnil, les courtisans, dont l’événement dérangeait les habitudes, la partageaient, ou cherchaient à se la donner. Leurs propos étaient à cet égard les plus plaisans qu’on puisse imaginer. N’avons-nous pas entendu au pavillon Marsan, madame de Serrent, femme tout-à-fait d’autrefois, qui apparemment était restée dans le sommeil de la Belle au bois dormant pendant vingt-deux années, nous dire sérieusement : « On n’a pas idée de cela, messieurs ! je ne comprends pas comment M. le lieutenant de police