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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/146

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développement de la réflexion, une certaine capacité de démêler et de rendre les diverses nuances, les divers degrés d’un même sentiment, vient et se perfectionne d’ordinaire plus tard que l’épopée. Encore une fois, si les Provençaux avaient fait exception à ce fait naturel, cette exception serait un phénomène à expliquer : on aurait eu tort de n’en être pas frappé, d’autant mieux que la surprise aurait probablement été bonne à quelque chose ; elle aurait mené à examiner de plus près une hypothèse contraire à la marche ordinaire de l’esprit humain, et l’examen en aurait bientôt fait reconnaître la fausseté. On se serait bientôt assuré que les anciens Provençaux, même en les supposant étrangers à l’invention et à la culture de l’épopée chevaleresque proprement dite, n’en eurent pas moins beaucoup d’autres productions du genre épique, et que leur littérature ne s’écarta jamais, à cet égard, de la loi générale de toutes les littératures.

Il y a une grande légèreté à supposer, comme on le fait d’ordinaire, du moins implicitement, que ce fut seulement aux XIIe et XIIIe siècles, et seulement dans le nord de la France, que les incidens de la longue lutte des chrétiens et des Arabes d’Espagne, sur la frontière des Pyrénées, devinrent des sujets de poésie populaire. Les populations du midi avaient été infiniment plus intéressées que celles du nord aux chances de cette lutte ; elles y avaient pris une beaucoup plus grande part ; et il est évident que si elle dut être quelque part, dans la Gaule, un thème de poésie, ce dut être d’abord dans la Gaule méridionale. Voilà ce que diraient le raisonnement et la vraisemblance, s’il n’y avait des faits pour le dire encore plus haut.

Deux monumens très-curieux prouvent, de la manière la plus incontestable, que déjà plusieurs siècles antérieurement à toutes les épopées du cycle de Charlemagne aujourd’hui existantes, il y avait, chez les peuples de langue provençale, des fictions romanesques qui roulaient sur les guerres et les relations habituelles de ces peuples avec les Arabes d’Espagne, ou les Sarrasins, comme ils disaient.

Le premier de ces monumens est une espèce de légende, composée dans la première moitié du IXe siècle, sur la fondation de