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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/107

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« Une jeune dame mariée, appartenant à la haute société, de la pruderie la plus sévère, et qui avait été élevée dans un des pensionnats les plus distingués de l’Amérique, me raconta un jour que sa maison, située à un demi mille de la ville, avait malheureusement pour vis-à-vis une autre maison d’une réputation plus que douteuse. « C’est une chose abominable, me dit-elle, de voir les gens qui entrent là et de penser aux dangers auxquels ils s’exposent. Une de mes amies et moi nous jouâmes, l’été dernier, un beau tour à l’un d’eux. Elle passait la journée avec moi, et comme nous étions assises près de la fenêtre, nous vîmes un jeune homme de notre connaissance mettre pied à terre devant cet horrible lieu. Nous nous dépêchâmes bien vite de descendre au jardin et de nous mettre en sentinelles à la porte pour guetter son retour. Quand nous le vîmes revenir, nous sortîmes tout à coup et je lui dis : « N’êtes-vous pas honteux, monsieur, de passer et de repasser ainsi devant la porte de notre maison ? » Je n’ai jamais vu un homme si déconcerté. »

« Il m’arriva un jour de dire à une jeune dame qu’une partie de campagne, dans un lieu que je lui désignais, serait délicieuse, et que j’avais le dessein de la proposer à quelques-uns de nos amis. Elle convint que rien ne serait plus agréable. « Mais je crains, ajouta-t-elle, que vous ne réussissiez pas ; nous ne sommes pas accoutumées à de pareilles choses, et je crois, pour ma part, qu’il n’est pas convenable à des femmes de s’asseoir sur l’herbe avec des hommes. »

« Parmi les exemples de cette espèce de modestie que nous n’avons pas, et qui est particulière aux Américaines, en voici un dont j’ai été fréquemment témoin, et qui, tout en manifestant la délicatesse des dames, a l’avantage d’être pour les hommes une occasion d’excellentes plaisanteries. Une jeune femme est occupée à faire une chemise (je n’ai pas besoin d’avertir que ce serait le comble de la dépravation de prononcer cet épouvantable mot) ; un homme entre et commence le spirituel dialogue que voici :

— Que faites-vous, miss Clarice ?

— Une camisole pour la poupée de ma sœur, monsieur.

— Une camisole ? impossible ! Il est évident que ce n’est pas une camisole. Allons, miss Clarice, confiez-mci ce que c’est.

— Ne voyez-vous pas que c’est un tablier pour une de nos négresses, monsieur Smith ?

— Comment pouvez-vous dire pareille chose, miss Clarice ? pourquoi, si c’était un tablier, réuniriez-vous ainsi les deux côtés de la toile ? En vérité, vous me devez une meilleure explication.