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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/712

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tremblement à la pauvre créature, que je pensai qu’elle allait s’évanouir. Je m’assis donc au milieu de la cour et la pris sur mes genoux. — Je n’oublierai jamais les chuchotemens et la profonde surprise que cette action si naturelle produisit parmi les membres blancs de la famille. La plus jeune des filles, à-peu-près de l’âge de la petite noire, après m’avoir considérée quelques instans avec un étonnement inexprimable, s’écria tout-à-coup : « Maman ! maman ! Mistress Trollope l’a prise sur ses genoux ! elle essuie sa vilaine bouche ! je ne voudrais pas pour deux cents dollars avoir touché sa bouche !

« La petite malade fut mise au lit et je regagnai ma chambre. J’envoyai demander de ses nouvelles quelques heures après et l’on me fit dire qu’elle souffrait beaucoup ; je sortais pour en apprendre davantage lorsque je rencontrai une autre fille de la maison, celle-là même dont l’imprudence avait causé l’accident. Après avoir répondu à mes questions empressées avec une gaîté qu’elle ne cherchait point à déguiser, elle me dit qu’on venait d’envoyer chercher le médecin, et finit par céder à un accès de fou rire qu’elle ne pouvait plus réprimer. L’idée de sympathiser réellement aux souffrances d’une esclave leur paraissait à toutes aussi absurde que nous le paraîtrait à nous celle de pleurer sur le malheur d’un veau mis à mort par le boucher. Les filles de mon hôtesse étaient de jolies et aimables personnes ; mais pour comprendre combien une pareille absence de sensibilité enlaidit la jeunesse et la beauté, il faut l’avoir vu de ses propres yeux.

« C’est une opinion générale en Amérique qu’on ne peut se fier à aucun individu de la race nègre, et comme en vertu de cette idée la crainte est le seul principe par lequel on agisse sur eux, il est tout simple que leur conduite justifie l’imputation….. J’ai remarqué que dans les états où il y a des esclaves, tout ce qui peut être pris ou mangé est constamment tenu sous clé. — Dans les nombreuses familles, où l’étendue de la maison multiplie les clés, elles sont déposées dans un panier ; une petite négresse porte ce panier à son bras et suit partout la maîtresse de la maison ; de cette façon non-seulement ces clés sont toujours à la