Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/667

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


première fois que je la voyais en basquine et en mantille noire, le costume national, le seul que puissent encore porter les femmes qui se promènent à pied dans la ville. Mercedes était bien charmante ainsi. Ce vêtement lui allait à ravir. Je ne me lassais point de la regarder, et chaque fois qu’il se baissait vers elle, mon regard rencontrait le sien qui me souriait doucement à travers sa mantille. Ses beaux yeux brillaient vraiment sous la blonde noire, comme deux étoiles dans le ciel.

Nous avions fait plus leurs tours de Prado sans nous parler. La comtesse rompit enfin le silence.

— Qu’avez-vous donc ce soir ? me dit-elle, John, vous me semblez bien préoccupé, bien sombre. Voyons. Est-ce que je vous gêne ; serais-je venue troubler quelque mystérieux rendez-vous que vous aviez ici ? — En ce cas, je vous laisse.

Et en même temps, d’un air boudeur, elle voulut dégager son bras du mien. Mais je le retins en le serrant doucement.

— Oh ! je vous en prie, répondis-je, ne plaisantez pas ainsi, Mercedes, ce serait par trop cruel aujourd’hui.

— Comment donc ? Que voulez-vous dire ? Que vous est-il arrivé, mon ami ? reprit-elle vivement. Si vous avez quelques peines, d’où vient que je ne les connais pas encore ?

— Que vous êtes bonne ! Mercedes. — Ne me grondez pas pourtant. J’ai bien en effet sujet d’être triste, allez ; mais je vous conterai mes petits chagrins plus tard, après la promenade, lorsque nous serons seuls, lorsque nous serons rentrés chez vous.

— Eh bien ! rentrons, rentrons tout de suite, mon ami, dit-elle, m’entraînant avec vivacité par le bras. Je me sens d’ailleurs déjà trop lasse pour marcher davantage. Ma voiture ne doit pas me venir reprendre. Ramenez-moi, John, allons.

Nous sortîmes de la foule, et je reconduisis la comtesse à son hôtel, situé à l’entrée de la rue d’Alcala, du côté du Prado.

Tout le long du chemin, une sorte de lutte s’était établie entre nous. Elle s’impatientait, et me cherchait querelle à