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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/637

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y fit un tapage effroyable. Les deux jeunes gens gémissaient et se lamentaient au fond de leur armoire: ils se croyaient tombés au pied de la montagne, brisés en mille pièces, et rendaient avec prodigalité le généreux vin rouge qu’ils avaient bu, s’inondant mutuellement et se disant l’un à l’autre : « Adieu ! je m’aperçois que je perds tout mon sang ! — Pourquoi me réveilles-tu, vent matinal, et m’arroses-tu d’une douce rosée ? — Demain le voyageur passera : son œil me cherchera dans la plaine, et il ne me trouvera plus ! » Bientôt ces accents plaintifs furent étouffés par les cris, les hurlemens et les chants qui se faisaient entendre dans la salle.

La pudeur m’empêcha de compter le nombre des bouteilles. Je regagnai ma chambre, et je ne me réveillai qu’au lever du soleil, à la voix de mon hôte, qui venait m’engager à aller voir le point du jour. Sur la tour se trouvaient déjà quelques voyageurs se frottant leurs mains gelées ; d’autres arrivaient, le sommeil encore dans les yeux. Bientôt notre société de la veille se trouva rassemblée, et l’on se rendit dans la salle, pour y prendre le café. Après le déjeuner, on me présenta le livre du Broken, où tous les voyageurs qui gravissent la montagne inscrivent leur nom, auquel la plupart d’entre eux ajoutent quelques pensées, ou, à défaut, quelques phrases. Le palais du prince de Paphlagonie contient moins de choses de mauvais goût que ce livre, où brillent particulièrement les receveurs des contributions avec leurs hautes pensées philosophiques ; les commis avec leurs épanchemens pathétiques ; les patriotes, dillettanti révolutionnaires, avec leurs lieux communs ; et les professeurs de Berlin avec leur admiration malencontreuse. Ici on décrit la majesté du soleil levant ; là on se plaint du mauvais temps, du brouillard, des nuages qui cachent la vue :

Monté au milieu des nuages, descendu au milieu des nuages ! c’est là un trait saillant pris entre cent autres.

Tout le livre sent le fromage, la bierre et le tabac : on croit lire un roman de Clauren.

Les étudians firent leurs préparatifs de départ. Les guêtres furent lacées ; les mémoires, qui se trouvaient fort bon marché