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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/631

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beaucoup des tableaux de Raphaël, de l’église Saint-Pierre ; la fille parlait davantage des opéras du théâtre Fenice.

Tandis que nous partions, le crépuscule commençait à s’étendre ; l’air devenait plus froid, le soleil descendait au bas de la montagne, et la rotonde de la tour se couvrit d’étudians, d’apprentis compagnons, de quelques honnêtes bourgeois en compagnie de leurs femmes et de leurs filles, qui tous venaient voir le coucher du jour. Comme je le contemplais moi-même avec émotion, j’entendis quelqu’un s’écrier près de moi : « Que la nature est donc belle ! » Ces paroles sortaient de la bouche de mon compagnon de chambre, et me rappelant à la vie commune, me permirent de causer avec les dames, comme on cause. La mère se crut obligée de citer un passage de Goethe. Je crois que nous parlâmes aussi de chats angoras, de vases étrusques, de châles turcs, de macaroni et de lord Byron, dont la vieille dame se crut encore obligée de citer un passage. La jeune dame ne savait pas l’anglais. Je lui recommandai la traduction de ma belle et spirituelle compatriote la baronne Elise de Loehnhausen. Je ne manquai pas cette occasion de me récrier sur la dépravation, l’abomination, et l’esprit de damnation de Byron : c’est une chose à quoi il ne faut jamais manquer quand on parle à des jeunes dames.

Après cette affaire, j’allai encore me promener sur le Brocken ; car à la cime de la montagne, il ne fait jamais nuit noire. Les nuages n’étaient pas épais, et je contemplai les contours des deux collines qu’on nomme l’Autel des sorcières et la Chancellerie du diable. Je déchargeai mes pistolets, mais il n’y eut aucun écho. A mon retour à l’auberge, je trouvai le souper préparé dans la grande salle. Une longue table avec deux rangées d’étudians affamés. Au commencement, ce fut la conversation ordinaire des universités : des duels, des duels et encore des duels. La société consistait principalement en étudians de Halle, et il ne fut question que de Halle. Je ne m’amuserai pas à rapporter toutes les gentillesses que débitent d’ordinaire ces passé-maîtres buveurs de bierre. On en vint aussi à parler des deux Chinois qui se faisaient voir à Berlin il y a deux ans, et qui maintenant sont professeurs particuliers d’esthétique chinoise à Halle. On se mit