Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/615

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Sur la chaussée soufflait une fraîche brise matinale, les oiseaux chantaient joyeusement, et moi aussi je me sentis renaître la joie dans l’âme. J’avais besoin de cette émotion et de ce soulagement. Depuis long-temps je n’étais pas sorti de cette écurie d’Augias dont les Pandectes sont la litière. Les syllogismes du droit romain enveloppaient ma cervelle comme un nuage épais. Mon cœur était comme écrasé entre les paragraphes de fer des égoïstes systèmes jurisconsulaires. Il me semblait que des portes de la ville sortissent des voix qui faisaient retentir à mes oreilles les noms de Tribonien, de Justinien, d’Hermogène et de Dummerjahn. La route commençait à s’animer. Des laitières, des nourrisseurs d’ânes, passaient en foule devant moi avec leurs élèves, étudians gris et fringans. Au-delà de Veend, je rencontrai Doris. Ce n’est pas précisément un de ces personnages d’idylles que Gessner a chanté, mais le Pedelle ou surveillant bien nourri de l’université, dont les fonctions consistent à parcourir les environs de Gœttingue et à y faire quarantaine, afin que les étudians ne s’y battent pas en duel, et que quelque idée nouvelle ne s’introduise pas en contrebande sur le territoire de la docte ville, par un professeur intrus qui ne serait pas patenté. Doris me salua très collégialement et en camarade ; car c’est aussi un écrivain qui fait paraître de très beaux rapports tous les six mois, et qui a eu souvent l’occasion de me citer dans ses ouvrages quand je ne suivais pas exactement mes cours ; il avait même la bonté, le cher homme, de venir écrire en personne sa citation avec de la craie sur la porte de ma chambre, afin que je n’en ignorasse, ni mes camarades non plus. Il me souviendra long-temps de ces bontés qui m’ont valu plus d’un jour d’arrêt et plus d’une mauvaise note. Tout en continuant ma route, je voyais filer de temps en temps une voiture attelée d’un cheval, surchargée d’étudians qui s’éloignaient pour le temps des vacances ou pour toujours. Dans ces villes d’université, c’est un départ et une arrivée continuels. Tous les trois ans, on y voit une nouvelle génération d’étudians ; ce sont de vraies marées scientifiques dont une vague semestrielle chasse l’autre. Il n’y a que les vieux professeurs qui restent immobiles dans ce mouvement général, fermes,