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avoir signé la paix à Tilsit, de se séparer plus que jamais des souvenirs de la révolution, il oubliait volontiers et voulait faire oublier aux autres le républicanisme de sa jeunesse. Quoi qu’il en soit, je veux m’autoriser ici des paroles de l’empereur sur la puissance même des théories : on peut l’en croire sur la contagion des idées ; il la redoutait assez ; il aurait voulu que la civilisation nouvelle et révolutionnaire qui avait jeté sur ses épaules la pourpre impériale s’arrêtât devant lui, soumise et dépendante.

Prenez donc, monsieur, la révolution française pour la fille légitime de la philosophie moderne : vous ne sauriez voir en elle une révolte pour le plaisir de la révolte. La révolution française n’a été ni une effervescence étourdie, ni le cri de quelques passions mauvaises ; la révolution française est un ordre nouveau venant s’installer brusquement, je l’avoue, sur les ruines de l’ancien ; elle est la résultante de la pensée d’un siècle ; c’est un monde ; elle est l’avènement politique au sein d’une grande nation du principe de l’égalité qui passe de l’Évangile dans une constitution écrite ; elle est le triomphe de l’esprit novateur sur la tradition, de la raison humaine croyant à elle-même sur des simulacres que Dieu n’habite plus ; elle est le cri le plus puissant qu’ait encore jeté l’homme pour s’interroger lui-même sur ses destinées et les accomplir ; elle est le signe le plus énergique de sa volonté ; de plus , elle embrasse tout, religion, sociabilité, morale, sciences, politique, activité humaine en tout sens ; elle a touché à tout, elle hérite de tout ; elle tient à tout pour tout convertir : c’est le système entier du monde historique en travail pour se renouveler.

Mais s’il en est ainsi, d’où viennent les écueils et les excès dans lesquels est tombée cette révolution si philosophique ? Je vais vous l’expliquer, monsieur. Une révolution, et je ne parle plus ici du fond, mais des moyens qu’elle emploie, une révolution, c’est la suppression du temps et le triomphe de la force : il est une illusion inévitable dans le saint enthousiasme qui produit les révolutions et les alimente, c’est qu’on croit pouvoir se passer du temps, enjamber les années, voire même un siècle, et jeter d’un seul coup les fondemens durables et l’édifice