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lutter, mais en vain, contre le courant de la démocratie grecque, appelle de ses vœux le temps où le gouvernement des sociétés et de la terre appartiendra à la philosophie ; le stoïcisme a pu exercer quelque influence tant sur l’héroïsme particulier à quelques hommes, que sur les termes et les formules de la jurisprudence romaine ; mais il n’a jamais eu la puissance et la responsabilité d’une contagion sociale. J’ai donc le droit d’estimer que c’est seulement au dix-huitième siècle, chez une nation réputée spirituelle, que l’esprit humain se sentit indépendant et libre, voulut rompre avec la tradition, s’insurger contre les mensonges et l’idiotisme d’une vieille autorité, et ne relever enfin que de la nature des choses, c’est-à-dire de Dieu. Glorieuse époque ! victoire signalée dont nous avons abondamment profité !

Dès que le génie philosophique eut pris possession et conscience de lui-même, il se tourna vers la société et en même temps, monsieur, remarquez-le bien, vers les rois ; et présentant à ceux-ci les vœux et la détresse de leurs peuples, il leur demanda de verser sur les nations les trésors de la paternité monarchique. Tous les penseurs du dix-huitième siècle, tous, excepté Rousseau, s’adressèrent aux gouvernemens pour leur remontrer que les peuples n’étaient pas faits pour eux, mais eux pour les peuples : lisez Télémaque que le régent fit publier au commencement de son administration, les expansions chimériques du bonhomme Saint-Pierre sur la paix perpétuelle et la polysynodie, les graves enseignemens de Montesquieu, les exclamations de Diderot, les inépuisables épanchemens du génie de Voltaire, partout vous trouverez les rois invoqués, suppliés, admonestés. Les philosophes furent entendus : votre Frédéric, Carvalho Pombal à Lisbonne, Joseph II, Catherine, montrèrent de la bonne volonté, du zèle, avertis par les instincts d’une grande ambition qu’ils ne pouvaient plus saisir la gloire qu’en courtisant l’humanité.

Que faisaient cependant les ministres de la religion chrétienne ? Ils gardaient un morne silence, ou plutôt ils ouvraient la bouche pour se plaindre aux rois de ce que sur le trône ils prêtaient l’oreille à des doctrines empestées. Faire du bien,