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sur l’état présent de la littérature anglaise, mais sans y attacher aucune importance sociale. D’ailleurs, à vrai dire, je ne crois pas que l’auteur lui-même ait jugé son livre autrement que moi. Mais un de mes amis, sectateur passionné des belles manières ; observateur assidu de toutes les formes du dandysme, qu’on aurait désespéré en critiquant la couleur de ses gants ou le nœud de sa cravate, et qui, depuis deux ans, pour achever son éducation, pour approfondir plus à loisir l’art de saluer et de donner la main, de s’endormir et de se réveiller à propos au milieu d’un récit ou d’une conversation, s’est fait nommer secrétaire d’ambassade, essaya le premier de dessiller mes yeux. Il tombait d’accord avec moi sur la valeur et la durée probable de Pelham : mais pour lui, la question littéraire ne méritait pas dix minutes d’attention. Il prétendait y trouver un traité complet, un enseignement ex professo sur l’élégance et l’aristocratie anglaises. Comme à l’appui de son jugement mon interlocuteur apportait un grand nombre d’explications très fines et très spirituelles, auxquelles je ne savais que répondre ; comme il possédait son Pelham aussi bien que le muphti possède le Coran, ou que le pape l’Evangile ; comme il déroutait toute ma controverse par des citations textuelles qui ne lui manquaient jamais, force me fut de m’engager, malgré moi, dans la voie nouvelle qu’il m’indiquait. Je relus Pelham une seconde fois, en essayant d’y découvrir l’intention aristocratique que je n’avais pas d’abord saisie, et je dois à la vérité de déclarer qu’une seconde lecture n’a pas altéré ma première opinion.

Le héros de M. Bulwer, Henri Pelham, est un dandy achevé, qui peut servir de modèle et d’étude à tous ceux qui, n’ayant rien à faire en ce monde, incapables de haine et d’amitié, ennemis des livres qui les ennuient, des voyages qui les fatiguent, méprisant la vie de famille comme un engagement importun, et la vie politique comme un tracas soucieux, reportent volontairement toute leur activité sur la manière de prononcer un mot, d’écarter les épaules, de lorgner à bout portant une femme qui passe, ou même à qui l’on parle, et préfèrent le mérite d’un jockey à celui de George Canning. A la bonne heure, j’en