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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/515

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déluge, le bec du vieil aigle, les os des races évanouies. Quand cette langue, ainsi démuselée, veut se mettre à expliquer les intérêts actuels et ceux de la civilisation moderne, rien n’égale la gaucherie de cette voix de géant. L’impuissance où elle est de se discipliner fait trop éclater son impuissance à gouverner son époque ; mais, quand Goërres l’applique, comme il fait presque toujours, aux âges héroïques de l’humanité, elle produit alors un effet surprenant. Cette langue, toute d’une pièce, confuse, mugissante, rumeur inarticulée d’un peuple d’idées qui grondent et s’amoncellent, prend peu-à-peu un corps : elle se dresse, elle se ramifie. La voilà, presque svelte et diaphane, qui s’élance et se cisèle elle-même à l’image d’un massif d’architecture gothique. Sans se briser, sans s’interrompre jamais, elle se couronne à chaque mot d’ornement et d’arabesques ; elle s’enracine partout ; elle ( ???) t erre partout ; elle s’épanouit et s’effeuille partout ; elle se noue en faisceaux sur ses piliers ; elle grimpe ; elle descend ; elle remonte sans prendre haleine, ni s’arrêter nulle part dans sa tour résonnante ; et, quand, lui, il a bâti ainsi son monument d’une seule pierre et presque d’une seule phrase, la pensée s’en échappe à la fin, éclatante et hurlante, comme la voix d’une cathédrale, sous les voûtes et les arceaux de sa parole.

Sorti de la philosophie de Schelling, Goërres l’a appliquée à l’histoire, comme Oken aux sciences naturelles. Dans son esprit de réformateur, sa tâche à lui est de recueillir les traditions universelles de tous les lieux, ou chrétiennes ou païennes, pour s’en faire une bible nouvelle. Son histoire des cultes de l’Orient, malgré l’immensité des recherches, est une œuvre d’art et de divination, plutôt encore que de science. Je ne connais aucun livre qui soit plus rempli de l’enivrement de la nature. Il a la marche triomphale du Bacchus indien, qui porte dans sa main la grappe cueillie au cep de l’infini. Chacune des religions de l’Asie primitive apparaît là, à son tour, sous le manteau et la physionomie de son climat. Il y en a qui bondissent enflammées dans leurs lionnes avec les lionnes de l’Iran, d’autres