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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/487

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moins tout entière. Voyez en effet comme ils se mêlent et se confondent l’un et l’autre ; voyez comme ce violon s’enfonce profondément sous le menton qui l’étreint, comme il s’emboîte dans cette poitrine osseuse, comme il presse ce cœur, qui lui doit communiquer tous ses battemens ! Voyez ces yeux d’aigle que leur fixité rend presque louches à ce moment, suivre avec anxiété le travail et le mouvement de ces doigts dont l’agilité est telle que, dans leurs rapides évolutions, on les perd de vue, ainsi que les cordes durant leur vibration. Écoutez alors, et ne vous étonnez pas qu’un archet puisse tirer de ce double instrument, tout à-la-fois homme et violon, ces cris de douleur ou de joie qui vous remuent si profondément, cette voix déchirante, cette voix de femme qui pleure et vous fait pleurer vous-même. Il ne faut pas croire néanmoins que toutes les âmes soient impressionnables, au point de se laisser ainsi maîtriser par celle de Paganini et de souffrir avec lui de ses souffrances. C’est dans un concert surtout qu’il a a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Mais la tournure bizarre du célèbre violoniste, ses manières d’une gaucheté si noble et si gracieuse, et les difficultés les plus saillantes de son jeu (difficultés d’ailleurs le moindre de ses mérites), en voilà plus qu’il ne faut pour étonner prodigieusement la foule, et satisfaire amplement tout le monde. Ainsi, qu’il vienne à pincer les cordes de son violon de la main gauche, en même temps qu’il promène sur elles l’archet de la main droite, la salle entière va se récrier et se pâmer. À l’un des derniers concerts de l’artiste génois, un gros monsieur, placé près de moi, ne fit autre chose que rire aux larmes, en le regardant, et répéter joyeusement : « Oh ! qu’il a l’air romantique ». Ce n’était la que l’expression d’une admiration naïve, mais peu éclairée. Ceux qui lisent le journal n’ignorent plus que Paganini n’est point romantique, mais bien fantastique, et crient au foyer tout haut : « C’est vraiment un homme d’Hoffman, un conseiller Crespel ». Un autre petit monsieur, que j’entendais pérorer derrière moi, aurait voulu causer avec Paganini, pour savoir s’il a de l’esprit. — Quelle ingénieuse curiosité !