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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/483

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de morale, vous avez privé la vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des rivières. Changez tous les cailloux en or, et l’or n’aura plus de prix. Oh ! mon fils, il fallait cette triste expérience pour vous apprendre qu’il n’y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu’une vertu universelle. Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut jeter les vérités une à une dans le monde ; ouvrir la main pour les répandre brusquement, c’est un crime. La vérité est trop grande, brûle et ne brille pas. »

Le jeune homme, sans réponse, alla s’agenouiller à la porte d’un temple désert, car depuis que les hommes étaient vertueux, ils ne priaient plus les dieux.

— Oh ! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains ; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre. Rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux autres ; rendez-leur le crime, qui les rend vigilans et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes soient encore et toujours voleurs, méchans, assassins, espions, gens de lettres, blasphémateurs, impies ; que les femmes soient toujours coquettes et fausses, et vénales, et danseuses !

La prière monta aux pieds de l’éternel.

Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. Le vice rendit à la société le mouvement et le charme que la vertu lui avait enlevés. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard satisfait : — C’est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu à temps d’un paradoxe fatal ; te voilà convaincu par toi-même, que tout est bien dans le monde, et que d’en enlever le moindre des péchés capitaux, le plus léger de tous, la gourmandise, par exemple, ce serait en déranger la savante harmonie. — Adieu, Gustave, à présent que vous êtes indulgent pour le vice, rien ne manque à votre vertu. Cependant, jeune homme, je veux que vous emportiez un souvenir de moi : vous avez refusé mon diamant tout-à-l’heure, et vous avez eu raison ; prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette tulipe diaprée : le lis est l’emblème de l’innocence, la violette vous avertira d’être