Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/482

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dorment en paix et se reposent, ils n’ont plus besoin de s’agiter. »

A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles, les plus riches s’agitaient, tendaient leurs mains chargées d’or, et demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait été distribué gratuitement aux pauvres par la vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers et les rôtisseurs étaient entrés subitement dans la vertu.

A un certain carrefour, sur les bords de la rivière, des malheureux venaient mourir de faim. C’étaient des espions, des recors, des gendarmes, des danseuses, des huissiers, des procureurs, des soldats et autres gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas continuer leur métier.

Au palais du roi, on ne voyait plus de gardes, le monarque ne craignait plus personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste. Chacun dans le palais se dénonçait lui-même. — J’ai volé le peuple, disait l’un ; j’ai fait couler le sang innocent, disait l’autre ; j’ai dépouillé l’orphelin, disait un troisième ; j’ai rempli les cachots et les bastilles, disait le ministre. Tous les hommes de cette cour s’accusaient de s’être vendus, et les femmes aussi. C’était horrible à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait abdiquer sa couronne ; mais par vertu personne ne voulait l’accepter, et il était forcé de rester roi.

Enfin, enfin, tout ce peuple démasqué, toute cette foule sans physionomie, toutes ces vertus vagabondes, aussi communes que le pavé des chemins, tout cela végétait, monotone, hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la terre, attendant la mort et le ciel.

Le jeune homme à l’aspect de ce troupeau de moutons, qui tous obéissaient à la même impulsion, fut saisi de terreur. — « Oh ! mon Dieu, dit-il, quel mal j’ai fait au monde en lui ôtant le vice et le crime ! — En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tué le monde, vous l’avez privé de sa principale condition d’existence, vous lui avez enlevé toutes ses nuances