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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/481

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effarée, honteuse du jour : on eût dit, à les voir, autant de loups chassés de leurs repaires qui arrivent dans la ville par l’hiver. Pour s’opposer à cette foule qui s’entassait, tous les soldats de la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, les canons, pour tenir cette foule en respect. — D’où vient donc tout ce peuple hideux à voir ? dit Gustave, et pourquoi quitte-t-il ses demeures à présent ? — Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des hommes de débauche, des espions, des gens de lettres mourant de faim, que la vertu vient de chasser de leurs occupations et de leurs demeures ténébreuses. Notre vertu est tombée sur la tête de ces gens-là, comme un seau d’eau glacée sur la tête d’un fou ; elle les a enrhumés étrangement. Regardez-les, Gustave ; sont-ce donc là des corps et des visages faits pour la vertu ? Ce sont des âmes de boue naturellement, et naturellement aussi ils ont des corps penchés vers la terre comme ceux de la brute. Ce sont des appétits gloutons et des ventres insatiables. La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne un soufflet à un menteur, elle les fait rougir au grand jour, bien plus que ne les ferait rougir une tache ou un trou à leur habit. Oh ! oui, c’est un grand malheur d’avoir tiré de leurs cloaques tous les insectes qui se cachaient dans le limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte dans sa fange, et le voleur dans sa maison de jeu. Il faut laisser l’araignée dans sa toile, et la fille de joie à sa fenêtre. Il faut laisser chanter le hibou sur sa charogne et le poète dans son grenier. N’agitons jamais la fange des villes ; voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honnêtes gens. La ville en a peur, les voyant tous réunis ; elle n’a pas assez de soldats pour les contenir.

Cependant le jour venait de se lever, et le silence de la nuit, si touchant dans la nuit, si effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Aucune voiture ne parcourait les rues, on n’entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du forgeron ; les marchés étaient déserts. — « Pourquoi tout ce silence ? dit le jeune homme au vieillard. — A présent qu’ils sont tous vertueux, à présent qu’ils n’ont plus de faux désirs, les hommes