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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/469

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paraît longue et fade, j’en suis sûr, et sur ce banc de pierre si froid, sous ce ciel pommelé, contre les murs suintans de cette maison qu’on prendrait pour une tombe, vous devez regretter bien fort, jeune homme, l’écu tout neuf que vous m’avez donné ; les banquettes de l’Opéra et la danse lascive de la Guimard. — Je ne regrette qu’une chose, dit Gustave, c’est d’avoir donné mon écu à un plus riche que moi, et d’être venu à pied jusqu’à ma demeure, moi gentilhomme, pendant que mon effronté mendiant m’éclabousse avec son carrosse ! Il faut que vous soyez un habile mendiant, monsieur, en vérité !

— Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en habile. C’est une science, voyez-vous, aussi difficile que celle du gouvernement ; jugez de la difficulté de recevoir par la difficulté de donner, il faut tout un-long cours d’études pour savoir tenir son chapeau de manière à n’avoir pas l’air de demander la bourse ou la vie, et-puis il faut une grande force d’âme pour cela, jeune homme ; tendre la main à des misérables sans pitié, prendre l’argent d’un débauché ou d’un joueur, accepter les secours d’une fille vénale qui jette dans votre escarcelle le prix d’un regard ou d’une moitié de baiser ; flatter l’orgueil et la bassesse, saluer l’adultère d’une voix flatteuse, aller toujours tête nue et casser son organe jusqu’à ce qu’il reste plaintif pour le reste de la vie, plisser son front chaque soir en met- tant son bonnet de nuit, pour qu’il imite les rides de la vieillesse, mâcher des herbes vénéneuses pour s’en faire un cancer factice, être vil par spéculation, tout recevoir, tout prendre, tout manger, et caresser jusqu’au chien de la maison qui vous mord ! trouves-tu donc à présent que mon carrosse soit trop pavé, et le gentilhomme à pied ose-t-il bien être jaloux du mendiant qui a des chevaux ?

— Gustave dit au mendiant : — Tu parles bien, vieillard, tu es sage, je te pardonne ta voiture, et je ne regrette plus mon petit écu. Reprenez donc votre carrosse, monsieur ; — l’Opéra va bientôt finir, mendiant ; — vous ne serez pas arrivé à temps, messire, — et tu perdras peut-être vingt-quatre sous à cela, gueux que tu es !

Le vieillard se levant dit à Gustave : — Faisons mieux,