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digérant, des faiseurs de bonheur universel. Dans ce temps-là, on vendait au coin des rues des bouteilles d’encre inépuisables, et des projets de coffres forts toujours pleins. En un mot, c’était le règne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des dupes, des imbécilles, des gens d’esprit et des charlatans.

Ce fut à cette époque, et au plus fort de ces étranges disputes, qu’un jeune homme d’un esprit faux, mais d’un cœur honnête, vint en France du fond de la Suède, pour se faire initier au profond mystère du génie français. Le monde entier s’occupait alors de la France, et prenait au sérieux ses rêveries les plus folles. Notre jeune étranger, à peine eut-il touché ce sol mouvant de rêveries fantasques, de projets insensés, de poésies matérialistes, dernières occupations d’un peuple qui se meurt, qu’il fut pris tout-à-coup d’un vertige moral impossible à définir. Dans cet immense ramas de sophismes et de paradoxes qu’on appelle la philosophie du dix-huitième siècle, il fit un choix dès l’abord ; il comprit que s’il n’appelait pas l’analyse à son secours, il allait se perdre et se noyer sans retour dans cet océan de systèmes. Il choisit donc un système, comme on choisit un cheval dans l’écurie d’une poste aux chevaux ; il prit un système à tous crins, bien hennissant, la tête droite, les naseaux enflammés, un système hongre ; cependant, comme cela est du devoir de tous les systèmes, qui heureusement n’engendrent pas ; son système sellé et bridé, il monta dessus, et voilà notre jeune homme, hardi cavalier, qui pique des deux et qui s’en va, bride abattue, dans le champ nébuleux des vérités et des certitudes de son temps.

Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait aux vices comme l’abbé de Saint-Pierre en voulait à la guerre ; son système à lui, c’était la vertu perpétuelle et simpiternelle, la vertu toute pure et sans mélange, ridée, sévère, brutale et brusque ; la vertu stoïque, grand rêve réalisé trop souvent par le poignard. Ainsi aimant la vertu, notre jeune étranger recherchait le vice, il se plaisait à le voir, à le sentir, à le toucher, à vivre, à boire, à dormir, à aimer avec lui. Il donnait par vertu dans tous les désordres, c’était la vertu qui avait relâché sa