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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/313

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soigneux de sa dignité, parce qu’il la sent et qu’elle est réelle ; surtout amant passionné d’une patrie qu’il connaît pour l’avoir quinze ans parcourue, et qu’il adore pour l’avoir servie ; admirateur sincère de l’homme qui a rendu cette patrie triomphante et glorieuse, mais implacable contre ceux qui l’ont avilie ou opprimée ; prenant ses haines au sérieux, comme il y a pris son labeur et sa vie ; ardent dans ses croyances politiques, parce que l’égoïsme ne les a point formées ; droit dans ses jugemens, parce qu’une pratique dure et constante l’a toujours mis en rapport avec la réalité ; inébranlable dans ses résolutions, parce que l’ergoterie ou la fausse science ne les a jamais perverties, la mollesse jamais arrêtées : certes, tel est l’homme qui de sa vie ne pardonnera aux Bourbons de Coblentz et de Gand. Et quel est ce portrait ? Celui de l’homme dont vous venez de lire la vie, et dont le crime vous a fait frissonner ; excusable à vos yeux pour ses vertus, si jamais, à quelque titre que ce soit, patriotisme ou tout autre, le meurtre pouvait être excusé.

Maintenant élargissez ce cercle, et de l’individu isolé, unique, transportez-le à un peuple entier ; mêmes fautes à punir, même haine à satisfaire, même rage sous un joug pareil, résolution égale de se délivrer des oppresseurs: le complot s’ajourne non plus six ans, mais seize ; l’occasion donnée, il éclate, la haine s’assouvit ; pour un homme, c’est un assassinat ; pour un peuple, une révolution. L’un est et doit être odieux ; l’autre est sublime. C’est qu’ici le sang est versé par un seul, au risque de sa vie, il est vrai, mais de science certaine et de propos délibéré ; là, il l’est des deux parts avec toutes les chances et l’incertitude d’un combat.

Que si l’on me demande pourquoi, après douze ans, j’ai réveillé la mémoire de cet homme, ma réponse est simple. Je crois que, jusqu’à ce jour, personne n’a complètement connu cet homme ; un hasard m’a fait maître de la vérité et j’ai dû la dire ; je vous l’ai rapportée comme je l’ai vue, grande et naïve, je vous la livre ; c’est à vous de la juger. Pour moi, tout bien pesé, je me récuse.


BARTHELEMY SAINT-HILAIRE